04 octobre 2006
Dieu, César et l'école
La commission Machelon propose, comme je l'avais fait à la fin de mon livre "L'Etat et les Eglises", de "toiletter" la loi de Séparation de 1905. Je ne vois pas beaucoup d'enthousiasme ni de précipitation pour répondre à cette suggestion qui va sans doute rester, une fois encore, lettre morte.
Nous avons tous appris la distinction entre « ce qui appartient à César » et « ce qui appartient à Dieu ». Ce clivage marque les origines de notre conception de l’État. Mais la royauté n’a pas longtemps tardé à affaiblir ou à contourner ce principe, en domestiquant les prélatures et en affirmant le caractère sacré du prince, inviolable et établi dans son pouvoir « par la grâce de Dieu ». Le fondement de nos guerres civiles, dans le siècle qui précède Henri IV et même après la révocation de l’Édit de Nantes, se trouve dans cette idéologie : « une foi, un roi ». Ainsi les idées républicaines se formulèrent d’emblée, nécessairement, en termes à la fois anti-royaux et anti-religieux.
Il n’est pas surprenant, dès lors, que la loi de 1905 ait été portée par des anticléricaux très actifs, qui voyaient en l’Église un bastion des idées réactionnaires et qui y percevaient des relents royalistes, comme l’avait illustré à leurs yeux Mac Mahon. Dans leur esprit, la Séparation, qui était en soi une conception moderne de l’État, était aussi un moyen de faire reculer l’influence politique et sociale de l’Église. D’où ses excès et surtout l’obsession anti-catholique qui a prévalu dans les mentalités laïques jusqu’aux années 1980. Aujourd’hui encore, alors que l’Église catholique a perdu de son influence, le laïcisme est désemparé face à la montée des spiritualismes qui se manifeste au sein de la jeunesse (les Journées Mondiales de la Jeunesse, par exemple) et dans les quartiers dits sensibles (le fondamentalisme islamique, notamment). Au moment même où l’Église catholique fait le constat de son affaiblissement (individualisation des pratiques, chute des vocations sacerdotales, disparition d’une culture religieuse commune, anticléricalisme des médias, etc.), certains continuent à la voir comme la contre-culture à abattre. Car la culture laïque se nourrissait de son opposition au catholicisme, tout comme l’instruction civique s’est élaborée en réaction contre le catéchisme. Mais ce raidissement antireligieux ne semble pas avoir intégré le recul institutionnel et spirituel du catholicisme en France. Image navrante de cette dérive, la niaiserie d’une « athéologie » invitant à jouir sans entraves en s’opposant aux supposés interdits religieux. On se croirait retourné en plein XVIIème siècle, chez Gassendi, La Mothe Le Vayer ou Savinien Cyrano de Bergerac !
Plutôt que ces âneries néo-libertines, La France devrait approfondir l’idée qu’il faut donner aux jeunes, à l’école, des lueurs sur les transcendances : l’âme, les religions, l’infini, le temps, les valeurs, le fonds spirituel occidental... L’école, outre qu’elle confond le culturel et le cultivé, est engluée dans des problèmes vernaculaires et dans un prêchi-prêcha « droits-de-l’hommiste » global et uniforme qui interdit les hiérarchies, les différences et les choix. C’est une des raisons des difficultés que rencontre la restauration de l’autorité dans les établissements. L'école retrouverait par là sa mission de transmission (de verticalité) dans une société de communication (d’horizontalité). Mais cela suppose une conception partagée de ce qui est à transmettre (valeurs, savoirs, techniques) et une mobilisation sans précédent pour rendre aux lieux d’éducation la sérénité et le respect. Pourquoi avons-nous peur de ce que nous sommes, alors que nous sommes si accueillants à ce qui nous refuse ou nous défait ? Cet angélisme est autodestructeur.
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29 septembre 2006
Dis-moi ce que tu parles...
Le sommet mondial de la francophonie à Bucarest nous rappelle que des millions de femmes et d’hommes disposent en commun non seulement d’une langue mais d’un patrimoine. L’anglais vient à nous par utilitarisme. On va au français par désir. Car le français porte en soi des valeurs et une conception du monde. Pour bien des hommes, c'est une langue de paix et de dialogue entre les cultures, qui dit la démocratie et un idéal de développement humain.
180 millions d’individus parlent le français. 82 millions qui l’apprennent tous les jours. Avec 63 États et gouvernements répartis sur les cinq continents, des civilisations contrastées, des niveaux de développement différents, la francophonie est en soi un espace pluriel. Elle est engagée intimement en faveur de la diversité culturelle. Car un monde qui ne parlerait qu’une seule langue, avec des habitudes calquées sur un seul mode de vie dominant, serait un monde oppressant et appauvri. Aussi les francophones se sont-ils mobilisés pour que les politiques culturelles soient équitables en droit pour tous les Etats.
Ainsi, se réclamer de la francophonie, ce n’est pas tant exceller dans l’art du verbe que d’avoir son mot à dire dans un monde à faire. Bref, là comme ailleurs, c’est combat légitime, qu’il faut mener avec détermination. Raison de plus pour apprendre, ici et maintenant, à nos propres enfants le maniement exact de leur langue. Ce n'est pas jouer les vieux ronchons que constater, sur ce plan, une dégradation générale...
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20 septembre 2006
Benoît XVI illustré par l'exemple
La conférence de Benoît XVI du 12 septembre à l'université de Ratisbonne, devant un prestigieux auditoire universitaire, portait sur les relations entre la foi et la raison, donc sur le dialogue et la paix entre civilisations. Le pape, qui est avant tout un éminent théologien, a rappelé qu' "agir contre la raison est contraire à la nature de Dieu", alors que pour l'Islam, "la volonté de Dieu n'est liée à aucune catégorie humaine, pas même celle de la raison". Cette citation, qui n'avait rien d'agressif, a provoqué un tollé général, quelques attentats, des assassinats, des défilés haineux, des menaces de morts etc. Même les "modérés" exigent des "clarifications" : on a envie de leur dire d'apprendre à lire, car on ne saurait être plus clair...
Ainsi est-il démontré que Benoît XVI ne croyait pas si bien dire, quand il affirme que le refus des limites de la raison objective conduit à l'autodestruction et à la violence aveugle. Et que penser de la presse qui relaie (avec complaisance et indignation sélectives) la "maladresse" de ce pape, dont la faute est de trouver discutable l'idée que Dieu puisse enjoindre à l'humanité de bien vouloir s'entretuer ? On aimerait la même protestation vertueuse quand l'Iran réclame la destruction d'Israël ou que divers imans de toute la planète appellent à la terreur universelle... Mais le catholicisme s'est habitué à ces distorsions : on peut le caricaturer, l'insulter, l'agresser, envahir ses églises, le tourner en dérision sans risque. Mais gare à qui touche une autre croyance. Là, on ne rigole plus. J'attends que des sans-papiers envahissent une mosquée ou une synagogue. Le choeur de bien pensants criera à la profanation et on les videra sans ménagement. Mais tant qu'on est dans une église, ce n'est pas grave...
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11 septembre 2006
Avenir et humanisme
Je lis le dernier Nicolas Baverez, "Que faire ?" (chez Perrin). Modèle d'argumentation et d'intelligence. Mais ce que j'aime par dessus tout chez lui, c'est ce renvoi constant à des vérités humaines. Il cite des auteurs anciens, des aphorismes latins, des formules qu'on croit sorties des livres de culture générale de naguère. Il a raison. C’est une cure d’intelligence et de lucidité que donne la lecture des auteurs classiques : ils nous prouvent combien l’Antiquité est rémanente, persistant «hors d’elle-même» à semer ses clartés éternelles. Telle est la belle conception classique de l’humanisme, celle qui a prévalu pendant bien des siècles, selon laquelle la littérature constitue un vaste continuum au sein duquel chaque œuvre nouvelle est moins une création qu’une re-création, une « innutrition » ou une métamorphose. Un palimpseste , sur lequel l’écrivain (ou, ici, l’historien) ne fait qu’écrire, avec plus ou moins de bonheur, sa variation personnelle sur un thème existant, contribuant ainsi, pour reprendre une exacte et jolie formule de Marc Fumaroli à « faire germer, sur la souche mère d’une ancienne tradition littéraire, des pousses vives et neuves », car « la littérature est voyageuse de nuit : elle reconnaît de loin ses phares, mais elle a aussi besoin de passeurs et de voix qui transmettent d’écho en écho ses mots de passe » . Cette vérité artistique s’applique aussi aux êtres, évidemment.
Même s'ils ne veulent pas appliquer les salubres recettes que propose Baverez, ceux qui sont aux affaires devraient le lire et en prendre de la graine. Car ils ne pensent guère à cet héritage. Ils sont trop obsédés par l’immédiat. Ils marchent comme à l’aveugle ou à l’impulsion. Ils bricolent des réponses ou des échappatoires selon l’événement. Ils se guettent mutuellement, prêts à bondir et à trahir. Où trouveraient-ils le temps de prendre du recul ? Ce sont des forces qui vont, agies plus qu’elles n’agissent. Séquelle de cette suractivité : leur inculture, qui déconcerte parfois les plus bienveillants. D’où leur aigreur, qui se retourne forcément contre leurs fidèles, car « les bienfaits sont agréables tant qu’on peut s’en acquitter, mais s’ils dépassent de beaucoup cette limite, au lieu de gratitude, ils sont payés de haine » . Et à l’heure du bilan, il ne reste qu’un grand vide, une discontinuité de réactions inconséquentes, éparses poussières au vent.
Pour échapper à cette cécité de l’immédiat et à ce néant final, la méditation sur le passé est utile, car histoire individuelle et histoire collective sont choses tressées : qui ne sait pas l’histoire d’autrui ne sait rien de soi non plus. Or, nous l’avons vu, la nature humaine, malgré les avatars des siècles, est stable et tenace. Il n’y a pas de différence « essentielle » entre un homme du 1er siècle et nous, d’autant que les questions qu’il se posait sur la survie de sa civilisation nous obsèdent aussi, à plus grande échelle encore.
Cette conviction humaniste ne se confond pas avec la nostalgie ou avec l’idéalisation du passé. Les remords sont vains : ils s’appesantissent sur un sens déjà usé et encouragent un repli frileux sur les habitudes. Au contraire : pour conjurer la fatalité et l’aveuglement, au cœur de la permanente et apparente confusion du temps, il s’agit de renouer avec une « conscience », au double sens du mot : connaissance et sens moral. Nous savons, depuis Rabelais, sauf à « ruiner son âme », que ces deux valeurs sont inséparables. « Le mal de la grandeur, c’est quand du pouvoir elle sépare la conscience », écrit Shakespeare .
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11 mai 2006
Notes sur le climat social actuel
Quelques notes sur le climat social actuel
Comment ne pas ressentir l’écart entre les mots et les choses ? D’un côté, nos discours politiques continuent à s’ancrer dans la sauvegarde du lien social, à se souder dans la trilogie des valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, et à promouvoir la culture comme émancipation et assimilation. De l’autre côté, les affaires de l'Etat tournent à des "barbouzeries", nos actions s’enlisent et notre courage s’émousse, face à la déstructuration objective de nos quartiers, où des revendications religieuses ou ethniques donnent prétexte au sectarisme et à la brutalité banalisée. Pire encore, la citoyenneté cède le pas à d’autres formes d’allégeances ou d’appartenances. Les systèmes traditionnels, religieux ou culturels, offraient autrefois des repères bien commodes et ne venaient pas concurrencer l’identité nationale dans laquelle ils se fondaient. Avec leur disparition, les questions d’identité deviennent centrales et souvent antagonistes.
Cette confusion fait contraste avec les années 1960 ou 1970, où s’animèrent des controverses sur la peine de mort, l’avortement, les radios libres, les nationalisations, la dépénalisation des relations homosexuelles pour les mineurs de plus de 15 ans, la décentralisation, etc. À cet égard, on remarque même, désormais, l’emploi généralisé d’euphémismes ou de fades périphrases : « précarité », « exclusion », « fracture sociale », « nouvelle pauvreté », comme si « la lutte des classes » ou « l’exploitation » étaient des mots tabous, au point que le trotskisme semblent un péché de jeunesse inavouable (Jospin) ou une manie dérisoire de quelques dérangés (Laguillier). Cette impuissance est révélée par la forme abstraite, grandiloquente et pathétique dont les intellectuels organisent désormais leurs « luttes », à la manière de Pierre Bourdieu. Les démons à abattre sont des forces lointaines, émanation supposée du grand capital, de l’uniformisation mondiale et du néo-libéralisme, tels les Etats-Unis, le F.M.I. ou la Banque mondiale. Les écologistes, la confédération paysanne, les trotskistes, l’association ATTAC ou les alter-mondialistes (terme attrape-tout) récupèrent une partie de cette angoisse. Dans la querelle sur la constitution européenne, on a vu resurgir ces mêmes présupposés, comme si le traité général entre les pays d’Europe cachait une vaste entreprise antisociale, avec son cortège d’opprimés et de délocalisés.
1. Quel désir ?
Le climat social actuel est dominé par l’absence de désir et par le besoin d'en découdre sans vrai motif. On ne sent dans l’opinion ni affect, ni investissement mental, ni intérêt soutenu. Habitué au zapping et au « fun », le public trouve la chose politique ennuyeuse, prévisible et lointaine. Les critères partisans classiques et les clivages idéologiques semblent peu opératoires. Du coup, la prime est offerte à quiconque apporte du mouvement et de l’énergie, même tournant à vide. Pour le citoyen, déjà revenu de tout, il faut qu’il se passe quelque chose tous les jours. N’importe quoi plutôt que rien. De là l’affaiblissement du militantisme, désormais vaguement réprouvé, sauf dans les grandes causes morales. Les citoyens d’en bas se moquent des directives édictées par les décideurs d’en haut.
2. Les "-ismes"
Il est vrai que les mots en –isme ne signifient plus grand chose. Seule la notion de « gaullisme » arrive à survivre, mais précisément parce qu’elle se présente comme une pensée « anti-système », dont chacun vient se réclamer opportunément, y compris des socialistes. Puisque les grands référents (politiques, religieux, sociaux, moraux) sont volatilisés ou mobiles, les électeurs en reviennent à l’individualisme ou à la versatilité. Même ceux qui se disent, par influence du milieu familial, de droite ou de gauche avouent volontiers que cela ne signifie rien pour eux au quotidien. Ils rêvent d’un autre choix, d’une surprise, d’une novation quelconque. Ils sont partagés entre la nostalgie qui rassure (d’où l’actuel succès, par exemple, de ce qui évoque l’école d’autrefois) et les agités qui promettent un peu de piment (Bové, les alter-mondialistes, Mamère, néo-trotskystes). Entre les inoxydables et les déstructurés, une partie du peuple infidèle cherche une raison d’adhérer.
3. La post-modernité
La « post-modernité », dit-on, c’est la fin des systèmes clos et des idées générales. Si l’intérêt pour la chose publique ne faiblit pas, la croyance en une solution « clés en main » a disparu. D’où l’attachement au local, au proche, au tangible. On le sait, les électeurs se soucient peu des bilans. Ils ne votent pas par reconnaissance ni par idéal, mais plutôt par intérêt. Ils attendent simplement un projet qui fasse percevoir des enjeux qui les concernent. La politique, à leurs yeux, doit inventer une utopie du concret : aussi est-ce dans le domaine social et culturel que les choses se jouent, moins que dans le politique au sens étroit. Les consciences s’éveillent dès qu’on est dans le concret, faute de quoi elles renâclent et se plaignent. On voit bien ce qui peut intéresser encore les gens : la formation et l’emploi des jeunes ; l’école ; l’efficacité de la fonction publique ; la sécurité ; les retraites ; l’impôt ; la ville et les quartiers ; la santé… Signe révélateur : le vote des femmes. Autrefois plutôt majoritaire à droite (car elles défendaient la famille), il a évolué vers la gauche qui est réputée plus soucieuse de l’école et de la protection sociale (car elles défendent surtout l’enfant, tandis que la famille a éclaté
4. Vers la société ouverte
Répondre à ces désirs suppose des idées plus claires que neuves. Tout projet politique doit se fonder sur un principe simple. Au clivage suranné et idéologique « droite vs gauche », substituons celui de « société ouverte vs société fermée ». La gauche classique incarne désormais la pensée de la société fermée : dogmatisme des principes, camouflé sous l’appellation attrape-tout de « citoyenneté » ; obsession de la règle générale à appliquer uniformément ; confusion entre égalité et égalitarisme ; attaches philosophiques avec de vieilles idéologies sclérosées qui ont montré leur dangerosité ; hantise face à la liberté d’entreprendre ; fonctionnarisation de toutes les activités porteuses de vie et de proximité (dans le secteur social et éducatif, notamment) ; moralisme étatique et grandiloquent ; croyance dans l’idée que le progrès est forcément « de gauche », issu des luttes contre l’obscurantisme qui est forcément « de droite » ; rigidité doctrinaire, voire sectaire ; peur du mondialisme et du libre-échange. Notre « new deal » exalte la société ouverte : réforme de l’État ; confiance dans l’initiative privée et locale ; valorisation de l’ambition, du travail, du mérite et de l’esprit de responsabilité ; plus grande autonomie des lieux de culture et de formation (école, université, centres d’apprentissage) ; fluidité de la promotion sociale ; privilège accordé à l’école et à la culture ; transfert de compétences nouvelles aux territoires ; assouplissement des contraintes législatives qui pèsent sur les PME ; lancement d’un programme national pour la création d’entreprises ; ouverture au monde ; bref inauguration d’un État facilitateur, qui protège mais qui rend possible et légitime du même coup les utopies individuelles et collectives.
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Cinq pistes sur la notion de "bien public" en France
Je propose seulement cinq pistes de réflexion pour répondre à cette question que je me pose un peu à moi-même...
1. Nous sentons-nous Français collectivement ?
La question du sentiment national doit s’inscrire dans celle du déclin général des nationalismes en Europe. Cinq indicateurs sont généralement retenus : le sentiment de fierté ; la confiance dans l’armée ; la volonté de battre un ennemi éventuel ; la confiance dans les pays voisins ; le sentiment d’appartenance à la communauté européenne. Les valeurs individualistes érodent les solidarités collectives définies par la nationalité, la confession, l’origine raciale ou la classe sociale, tandis qu’une conscience supranationale se dessine, notamment chez les catégories jeunes, aisées, instruites et non religieuses. Toutefois le clivage droite/gauche reste opérant pour établir des nuances. Le nationalisme de droite est attaché à la souveraineté nationale, à l’héritage colonial, au respect de l’armée, à l’anti-collectivisme, à une solidarité occidentale et atlantique. La gauche est plus tempérée et sa fierté française se fonde sur le goût de la culture : on a même parlé de « nationalisme culturel » ou de « nationalisme doux » (Pierre-André Taguieff), qui rejette l’ethnocentrisme, donc toute forme de hiérarchie sociale ou raciale. Ici, on perçoit moins les opinions qui font ségrégation : l’influence des juifs, le droit des musulmans, le nombre des immigrés. Il faut avouer que le nationalisme s’accroît dans les catégories à niveau culturel plus faible ou d’arrière-garde, les personnes âgées, notamment. Au fur et à mesure que l’enjeu européen a progressé, notamment sous le second septennat de F. Mitterrand (référendum sur le traité de Maastricht), la réflexion sur la nation s’est mêlé d’euroscepticisme. Le débat actuel sur la ratification de la constitution montre à quel point ces enjeux transcende, les partis, le FN et le PC faisant cause commune et le PS se trouvant divisé. Le vieux nationalisme a laissé la place à une sorte de mouvement d’autodéfense de citoyens effrayés par la planétarisation, craignant d’être marginalisés, voire de disparaître. D’où un nouveau fond réactionnaire qu’on retrouve chez les Verts ou chez José Bové. Ainsi, l’appartenance politique, voire patriotique, se brouille. C’est l’idée même de citoyenneté qui devient un enjeu et non plus les options de tel ou tel citoyen ou de tel ou tel parti.
2. La citoyenneté idéale face au monde réel
Il est donc logique que la notion de citoyenneté soit brutalement réapparue ces dix dernières années en France. On a même vu l’adjectif "civique" disparaître tandis que le substantif "citoyen" devenait adjectif. Or, George Orwell nous a appris la portée de ces manipulations lexicales : la novlangue, sournoise machine à crétiniser, consiste à remplacer un mot par un autre pour en signifier l’exact contraire. Respecter ses maîtres fut naguère "civique" ; les bousculer ou les tutoyer, aujourd’hui, c’est protester contre une dépendance, contester une exclusion, manifester une salubre révolte, donc faire émerger un possible comportement "citoyen" . L'ancienne "instruction civique" supposait, dans ses termes mêmes, un savoir et un civisme. La sensibilisation "citoyenne" invite surtout à des revendications, à se mobiliser contre les malheurs du monde, à se défier des ennemis de l'intérieur supposés (tels le racisme, la fascisme ou l'antisémitisme), à dénoncer abstraitement une mondiale responsabilité, bref à se mouler dans le conformisme d’un nouvel ordre moral, dans le "politiquement correct".
Car le citoyen n’est pas un individu concret, mais un sujet de droit : il jouit des droits politiques (libertés de conscience, d’expression, d’innocence présumée etc.) et doit, en revanche, respecter les lois ou participer aux dépenses et obligations collectives. Pour nous, Français, la citoyenneté va donc de soi. Elle n’est pourtant ni naturelle ni universelle. Elle suppose que l’individu renonce à ses enracinements particuliers ou qu’il n’excipe pas de sa singularité privée dans l’affirmation de l’égalité de ses droits. Se distinguent ainsi l’homme privé (avec sa naissance, sa culture, son destin) et l’universalisme du citoyen. Voilà pourquoi il faut séparer le religieux du politique, ce qui ne s’est accompli que lentement, alors que la séparation de l’église et de l’État était déjà recommandée par Locke à la suite des guerres de religion . Voilà pourquoi aussi se maintient une tension entre l’idéal de la participation directe du citoyen au pouvoir et la nécessité de passer par des représentations. En France, l’antiparlementarisme reste fort, plus fort qu’en Angleterre ou, au contraire, le référendum est perçu comme une forme de populisme et de césarisme (deux seuls référendums dans l’histoire anglaise, en 1975 et 1979).
De même, on voit resurgir des critiques contre l’abstraction du citoyen qui arrache l’individu à la nature et à l’histoire, comme s’il n’existait aucune hiérarchie sociale et que les leçons de l’histoire ne comptaient pas. Cette contestation refuse que la Raison domine la politique, craint que toute révolution sombre dans le despotisme. Elle s’alimente dans une longue lignée réactionnaire qui va de Edmund Burke , aux lendemains de la Révolution française, à Rivarol ou Maurras. Mais elle ne se cantonne pas à ces cercles, puisque l’analyse des systèmes totalitaires (fascisme, stalinisme) se fonde sur des primats comparables. Le marxisme dénonce lui aussi l’illusion d’une liberté réelle quand les moyens matériels dont dispose le citoyen sont absents ou inégalitaires. On assiste aussi à la montée des droits subjectifs (ou droits des individus) avec des exigences « citoyennes » qui étaient naguère, à dire vrai, totalement privées (droits sexuels, droits des enfants, affirmations éthiques ou religieuses originales etc.). Cet individualisme démocratique affaiblit les institutions politiques mais aussi les instances sociales : école, églises, syndicats, partis. Chaque individu (même un élève) juge légitime d’en appeler à ses droits naturels ou à ses convictions autonomes pour refuser de se soumettre à l’autorité : d’où la fréquence de l’idée de « crise » (de la justice, de l’enseignement, de la médecine…) et la surchauffe des contentieux ou recours judiciaires, des compromis et des normes anomiques ou locales.
Ces tensions fond de nos sociétés un composite de mollesse dans le consensus collectif et de narcissisme dans la vie individuelle. La télévision (notamment les diverses formes de téléréalité) reflète parfaitement cette schizophrénie, où se mêlent un sentimentalisme altruiste niaiseux et un nombrilisme infantile. Plus sérieusement, quelles sont les pistes qui s’offrent à nous pour redonner du sens à la citoyenneté ? Jurgen Habermas propose une adhésion à un « patriotisme constitutionnel », détaché des appartenances à telle culture, à telle langue ou à telle histoire. Le débat sur la Turquie et l’Europe montre à quel point cette intuition est juste mais problématique.
D’une façon générale, la question porte sur la compatibilité entre citoyenneté et société ouverte, quand le droit à la culture et à l’identité s’affiche comme divergeant des valeurs et traditions partagées. La question des langues régionales, de la parenté homosexuelle ou du voile islamique sont des exemples différents de ce débat. Mais on voit bien aussi que la question économique oblige à repenser la citoyenneté puisque les société modernes sont organisées autour de projets moins politiques que sociaux ou économiques : chômage, droits des salariés ; mondialisation ; libéralisme et intervention de l’État ; délocalisation ; divisions et inégalités sociales… Car la société concrète rappelle combien les individus sont divers et inégaux, face à une idéologie de la citoyenneté qui se fonde sur l’égalité civile, juridique et politique. La comparaison entre le réel et les valeurs suscite une frustration qui ne fait que s’universaliser.
3. Le silence des idées ou l’impasse théorique
La fin des idéologies, si souvent annoncée depuis le chute du mur de Berlin en novembre 1989, a trouvé un pâle mais intéressant éclairage dans le débat sur la citoyenneté. Souhaitant renoncer à l’alignement partisan ou à l’adhésion aveugle à une cause, les intellectuels ne savent comment se sortir de cette dialectique citoyenneté / liberté dans un monde ouvert où le capitalisme n’a plus de limites géographiques ni technologiques. Ainsi, malgré quelques bouffées médiatiques (sur le Kosovo, en 1999, par exemple), ils se gardent de se faire entendre sur les débats essentiels : chômage, immigration, autonomies régionales, bioéthique, construction européenne, avenir de la culture, abstentionnisme électoral, antiparlementarisme, montée des extrémismes et de la xénophobie etc. En tout cas, ce mutisme fait contraste avec les années 1960 ou 1970, où s’animèrent des controverses sur la peine de mort, l’avortement, les radios libres, les nationalisations, la dépénalisation des relations homosexuelles pour les mineurs de plus de 15 ans, la décentralisation, etc. À cet égard, on remarque même, désormais, l’emploi généralisé d’euphémismes ou de fades périphrases : « précarité », « exclusion », « fracture sociale », « nouvelle pauvreté », comme si « la lutte des classes » ou « l’exploitation » étaient des mots tabous, au point que le trotskisme semblent un péché de jeunesse inavouable (Jospin) ou une manie dérisoire de quelques dérangés (Laguiller). Certes, des figures comme Jacques Derrida ou Roland Jaccard se manifestent, à propos des sans logis ou des sans papiers, çà et là. Mais les vrais audiences sur ces sujets sont obtenus par des intellectuels qui n’en sont pas, par des habiles comme Viviane Forrester avec son Horreur économique (1996) ou par des hommes de médias et de réseaux, à la crédibilité fragile, tel Bernard-Henri Lévy.
Cette impuissance est révélée par la forme abstraite, grandiloquente et pathétique dont les intellectuels organisent désormais leurs « luttes », à la manière de Pierre Bourdieu. Les démons à abattre sont des forces lointaines, émanation supposée du grand capital, de l’uniformisation mondiale et du néo-libéralisme, tels les Etats-Unis, le F.M.I. ou la Banque mondiale. Les écologistes, la confédération paysanne, les trotskistes, l’association ATTAC ou les alter-mondialistes (terme attrape-tout) récupèrent une partie de cette angoisse. Dans la querelle sur la constitution européenne, on voit resurgir ces mêmes présupposés, comme si le traité général entre les pays d’Europe cachait une vaste entreprise antisociale, avec son cortège d’opprimés et de délocalisés. Bref, il faut un certain irrationnel (Bové), voire de l’utopisme (Bourdieu), pour résister à ce qu’ils nomment justement « la pensée unique ». Du coup, on assiste à un mouvement non de prospection mais de rétrospection : les relations de Mitterrand et de Vichy ; la querelle sur les sympathies de Heidegger pour le nazisme ; la réécriture du communisme européen ; les relations du nazisme et du stalinisme ; la Shoah et le sionisme, etc. Au fond, on ne pense plus vraiment, à échelle humaine et pragmatique, un nouvel ordre social.
4. L’intolérance de voisinage et l’altruisme à distance
Certes, les sociétés occidentales excipent constamment du principe de solidarité. Elles accomplissent en apparence toutes les règles du partage : ouverture de comptoirs de vivres l’hiver ; médiatisation d’appels à donner pour telle ou telle cause ; vocation générale des néo-retraités "à faire de l’humanitaire", selon la formule usuelle. Il s’agit ainsi d’accomplir une redistribution de biens. La légitimité et la valeur de l’acte solidaire se pèsent en boites de conserve ou en tonnes de riz. Une fois accompli ce tri matériel, censé consacrer une égalité retrouvée ou améliorée, l’individu peut vivre comme il l’entend. Personne ne lui demande de vivre vraiment la relation interpersonnelle que suppose tout vrai partage. Du coup, on perçoit en occident un fort contraste entre une intolérance de proximité (le "vivre ensemble" tourne souvent à "l'incivilité", comme on dit pudiquement) et un altruisme à distance (ce que l'on nomme désormais l'humanitaire). Les mêmes "sauvageons", qui jouent les casseurs de banlieue et qui lapident la police ou l'école, sont prêts à manifester, le cœur sur la main, contre le racisme ou en faveur de n'importe quel pacifisme.
Regardons ce qui se passe dans nos écoles, tout simplement : parce qu’il est soumis au despotisme de l’actuel, où la culture, au sens classique, a peu de poids, l’enseignement tend à moraliser plus qu’à instruire. Obsédé par l’éveil des consciences, il évolue dans l’incertitude de sa mission, doute de la vérité de ce qu’il doit inculquer, se sent invité à repousser toute hiérarchie des savoirs. C’est alors la société du spectacle qui infuse ici ses manies et son vocabulaire, ses coups de cœur et son aphasique grandiloquence. Pourtant l’école a un devoir exactement inverse : celui de résister à la puissance de l’opinion, de délivrer les jeunes des subordinations culturelles du moment, des idéologies girouettes ou des médiatisations dominantes. Ennemie du préjugé, de la mode, de l’inconstance événementielle, des versatiles sondages liés aux audiences ou à la popularité, l’école, loin d’épouser toutes les causes emphatiques et tous les prêchi-prêcha du moment, devrait faire sienne la devise de Mérimée : "souviens-toi de te méfier". Car c’est moins la liberté d’opinion qui est ici menacée que l’aptitude à penser. Pour former des esprits libres et aptes à la critique, il convient auparavant de les mettre à distance de ce qu’ils perçoivent et reçoivent, de les protéger des purs impératifs d’un jour, de l’arbitraire et du relatif. Ils apprendront ainsi à gérer leur futur statut de personne juridiquement libre, civiquement responsable, moralement structurée. Ils sauront qu’une vraie tolérance suppose d’abord une difficile adaptation à l’inconnu, à l’incompris, à l’autre, et non une adhésion dogmatique à l’amour universel. Face au culte de la sensation et de l’émotion, l’enseignement est un contre-pouvoir. Certes, il rappelle l’interdépendance des êtres, dans le présent comme dans la chaîne des temps, mais il récuse le préjugé.
À cette dérive se joint donc une autre déviance éthique qui gêne le recul et qui achève de diluer tous repères dans la conscience du grand public : celle qui consiste à confondre les intentions et les résultats. Tout le monde, par exemple, s’est habitué à vaguement excuser les crimes du communisme, qui équivalent pourtant à ceux de toutes les pires tyrannies , au motif que les intentions initiales qui guidaient les démiurges du marxisme étaient louables. Les résultats sont neutralisés par la vertu qui les a, par malheur, engendrés. Les anciens laudateurs de Mao, de Castro ou du bilan soviétique "globalement positif" sont toujours là, sur le devant de la scène politique et médiatique, sempiternels missionnaires, dénonçant les "périls fascistes" qui guettent le genre humain, perpétuant leurs encouragements à de nouvelles fadaises, peut-être à de futures aberrations assassines. Ainsi s’habitue-t-on à une morale de l’intention, dogmatique, forcément pure du fait des convictions édifiantes qui la construisent, en dépit de l’expérience réelle. Pour tous ces pharisianismes brutaux, la morale ne consiste pas à agir moralement, mais à énoncer le bien sous formes de pétitions, d’admonestations, de sermons comminatoires. Un tel jésuitisme devrait réveiller Pascal .
Cette mystification serait sans grande conséquence si la culture générale de nos nations blasées ne se confondait pas, désormais, avec l’information : la transmission y est remplacée par la communication. Sauf dans le silence reclus des monastères, l’action morale y est condamnée à devenir une parade et un discours. Voilà pourquoi le moralisme moderne s’enflamme surtout pour les terres éloignées ou pour des causes humanitaires si immenses qu’elle ne sauraient être utilement embrassées par l’individu. Les intellectuels engagés ferraillent sur des fronts lointains. C’est plus confortable ainsi. Car le proche fait reproche : devant un être vivant ou en présence de la réalité immédiate, il est impossible de professer une morale abstraite, sans la traduire en acte. Le lointain, lui, n’a pas de regard : il devient ce dont on peut bavarder et s’indigner sans risque, chose soumise et théâtralisée, c’est-à-dire montrée et jouée tout à la fois. Le phraseur moraliste de la société du spectacle est un Narcisse masqué.
Or, le corollaire d’une philanthropie éthérée et absolue, ou, si l’on préfère, de l’altruisme sans la présence d’autrui, c’est évidemment la solitude et l’individualisme. Sans discuter le bien-fondé ou la nécessité des mises en scène humanitaires (des opérations comme le Téléthon ont démontré leur efficacité), voyons que la sécularisation de la charité ne va pas forcément de pair avec la mobilisation d'une vraie conscience politique. Elle en devient même l'inverse. Tout se passe comme si le prêche avait remplacé la philosophie et comme si la morale kantienne (centrée sur l'exigence réflexive des devoirs de la personne) s'était effacée devant les droits de l'homme. Rousseau avait bien perçu cette antinomie de l’universel et du particulier. Il voyait la conscience comme une étincelle morale au cœur de la personne particulière, inconcevable dans des entités abstraites comme la nation, la classe ou la race : "Il n’y a jamais dans ces corps collectifs nul amour désintéressé pour la justice : la nature ne l’a gravé que dans les cœurs des individus" . Voilà pourquoi, dans un comportement mondialiste, la demande de droits l'emporte forcément sur la conception de devoirs.
5. L’humanisme de la postmodernité
En ce sens, la "postmodernité " se reconnaît à son rejet des modèles globaux et des pensées à système, dont on a trop vu les résultats dévastateurs (le marxisme, notamment), voire la criminelle barbarie (le nazisme et tous les avatars du fondamentalisme). Pourtant, après la "déconstruction " chère à Jacques Derrida, revient le temps d’un autre système global : une universalité morale, un humanisme unanimement partagé. Cette évolution produit déjà ses effets, comme le prouvent divers concepts nouveaux, comme "le droit d’ingérence" ou des institutions récentes, tel le Tribunal pénal international de La Haye. Fait plus significatif encore, on voit que le pouvoir judiciaire se fonde de plus en plus souvent non sur les lois ou la constitution d’une nation mais sur des théories supérieures, tels les droits de l’homme ou "les principes supérieurs de l’humanité ", inscrits dans une "charte des droits fondamentaux ", déjà validée par les états européens. Dès lors, les juges peuvent exercer un pouvoir quasi illimité, sans les entraves des formalités judiciaires ou législatives locales, et ils fondent leur légitimité sur des textes aussi impératifs qu’évasifs. Les nations, les frontières et les souverainetés s’effacent.
De tels décalages suscitent une déresponsabilisation. Ils nuisent aux liens qui unissent le citoyen à ses élus. Lesquels élus se retranchent, eux, derrière la complexité ésotérique des dossiers, toujours plus "techniques" ou "administratifs". Plus personne n’est donc responsable, et encore moins coupable. L’État est aussi omniprésent qu’impuissant. La confiance publique s’amenuise. La politique, au quotidien, déçoit et incite l’électeur au zapping. Là encore, les citoyens, qui s’habituent par ailleurs à la culture du Net et de "l’hyper-lien", comme on dit aujourd’hui, se désintéressent de la proximité, au profit de l’universel. Sur le plan spirituel, tout se passe comme si la charité, vertu et notion fondamentalement chrétiennes, avait été remplacée par l’humanité. Le paroxysme de la faute possible, c’est désormais le "crime contre l’humanité". À l’amour du prochain, en tant qu’il est créature de Dieu, on substitue l’amour de l’homme, en tant qu’il participe à cette universalité qu’est l’humain. L’homme et l’humain ne sont plus superposables : si je dis qu’un homme est "inhumain", je signifie qu’il s’écarte de l’idée universelle d’humanité décrétée par ailleurs et valable pour tous. Flairant la difficulté sans la résoudre, les associations qui font de l’amour d’autrui leur pain quotidien ne se disent plus "charitables" mais "caritatives". L’avenir de la planète, ce n’est plus, comme on l’a cru dès le siècle des Lumières, le progrès scientifique ou technique (souvent dénoncé, notamment dans le domaine de la génétique) ; c’est l’universalisme de l’humain, qu’on pourra bientôt étendre à nos quasi semblables que sont les animaux, selon un mouvement anthropomorphique inévitable, déjà entamé. Car, rappelons-le : dès 1978, l’Unesco a proclamé une "Déclaration universelle des droits de l’animal" . Or, il est à craindre que ces vues générales et confusionnistes, quelque généreuses et utiles qu’elles soient, ne finissent par dispenser d’analyser les cas particuliers et d’éliminer toute jurisprudence, nuances nécessaires que Montesquieu prônait déjà dans L’esprit des lois . Le nouveau credo unanimiste installe une globalisation morale qui comporte en soi toutes les dérives possibles des idéologies univoques. Les organisations non gouvernementales qui agissent dans le domaine humanitaire ne se soucient guère, d’ailleurs, des États et de l’avis politique des nations. Elles anticipent ou contournent, sur le terrain, les interventions officielles, militaires ou diplomatiques. Indifférentes aux avis des ministères compétents (et impotents) ou des organisations internationales, elles déploient des moyens considérables, en se fondant sur le droit d’agir que leur confèrent les principes de la morale universelle.
Rien n’est plus nécessaire, bien sûr, que l’adhésion de toute intelligence honnête aux principes universels qui ont dicté les droits de l’homme. Mais l’angélisme des principes se corrompt forcément quand il devient la pensée unique et la règle générale, surtout dans la période même où la définition de l’humain est discutée par la science. Comment imposer une loi morale fondée sur l’humanité, quand la notion d’humanité devient problématique ? "Cet immense paradoxe auquel nous voilà promis n’a plus grand chose à voir avec l’ancien attachement, gentil et débonnaire, pour l’humanisme des préaux d’école ; ce civisme rantanplan auquel s’abreuvent encore nos péroraisons politiques" . L’humanisme, qui connaît le prix des utopies, ne consiste pas à rêver d’une perfection universelle. N’est pas humaniste celui qui se contente de s’enivrer de son propre discours théorique sur l’homme ou qui oublie que l’humanité est constituée de tous les hommes pris un par un. Rien n’est plus néfaste que de substituer aux êtres particuliers l’abstraction de l’humanité. C’est le travers habituel des philosophies pour qui chaque individu se transforme en moyen d’accès à un concept. Rousseau, là encore, s’en irritait de façon prémonitoire, fustigeant "ces prétendus cosmopolites qui […] se vantent d’aimer tout le monde pour n’avoir droit de n’aimer personne" . Sous prétexte de défendre l’Homme, ils sont prêts à sacrifier les hommes.
Ainsi, se réalise la prophétie de Heidegger : le "désenchantement du monde", uniformément asservi par la technique, par la rationalité, par le consensus mental. Pour Heidegger, l’artificialisation de la nature par la culture est la vocation obligée – et criminelle – de l’humanisme moderne, celui qui a conduit à toutes les grandes utopies, fascistes ou communistes, à la volonté impie d’un monde un et parfait. Nostalgique de l’individualisme, du droit à la différence et du vitalisme naturel, Heidegger craignait l’asservissement béat de la personne dans le consentement universel. En ce sens, contrairement à ce que proclament les antimondialistes, ce n’est pas seulement l’économie libérale et mondialisée (avec ses alliés informatiques, médiatiques et scientifiques) qui a assuré cette victoire inquiétante, mais l’oubli qu’ "il n’y a d’éthique que de la singularité, car le Bien ne s’applique pas à des concepts mais à des êtres incarnés" . Faute de quoi, l’individu glisse dans une sorte d’euthanasie de la conscience morale subjective et privée, ce que Nietzsche désignait d’avance comme le "désarmement de la pensée".
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10 mai 2006
Sur l’intelligence asservie ?
Aux dernières nouvelles, dans ce pays, la machine à crétiniser serait en marche. Une pétition, née des "intermittents" s’en alarme, qui circule via internet, accusant "le pouvoir" de mener une « guerre à l’intelligence » et dénonçant un actif « anti-intellectualisme d’État ». Cette conjuration au sommet viserait à étouffer les lieux de pensée, afin de « réduire la complexité», version soft des dictatures qui matent les consciences à coup de slogans simplificateurs ou en exhibant des boucs émissaires. En somme, affirment les rockeurs incorruptibles, quand on lui parle d’intelligence, le gouvernement sort son revolver.
Ce libelle, à bien le lire, n’est qu’une amère et simpliste décoction rhétorique. La langue de bois, même quand elle exalte l’esprit, ne débite que des revêches copeaux. Et ce vilain style « cause du peuple », éculé, on se souvient de ce qu’il produisit sur le plan politique. Mais dépassons la querelle de la forme. Examinons calmement ce qui est ici en jeu : l’intelligence, avec ses corrélats divers : création, recherche, culture, libre pensée, résistance aux totalitarismes larvés etc. Sur cet enjeu essentiel, les critiques adressées à l’action gouvernementale méritent examen et réponse.
D’où tient-on, d’abord, que ce pays « raccourcit » les discussions, ou « simplifie » les débats ? Dans tous domaines, au contraire, nous privilégions le dialogue. Pas une décision (même parmi les plus controversées, telle la réforme du système de retraite ni le CPE, contrairement à ce qu'on dit) n’a été prise sans une longue consultation de toutes les parties concernées et sans l’accord de la majorité d’entre elles. Bien sûr, des protestations se font entendre y compris pour stigmatiser des débats « alibi », « réglés d’avance ». Mais la démocratie est chose vivante. L’unanimité est l’exception plutôt que la règle. Et dira-t-on d’un pouvoir qu’il serait plus intelligent s’il décrétait sans concerter ?
Sur les sujets vitaux, notre ambition est de donner la parole au plus grand nombre et de faire du débat public le lieu où se construit la conscience démocratique en même temps que s’élaborent les politiques de demain. Que l’on songe à la formidable discussion engagée autour de la question de la laïcité en 2004, mobilisant tour à tour, pendant de nombreuses semaines, commissions composées d’experts et d’hommes politiques, journalistes, associations, avant d’aboutir au Parlement. Tous ont salué à cette occasion la décision de Jean-louis Debré, Président de l’Assemblée Nationale, d’accorder à chaque député qui le souhaitait un égal temps de parole. Que l’on songe surtout au grand débat sur l’avenir de l’école, qui a réuni, en trois mois, plus d’un million de personnes, enseignants, parents, élèves, mais aussi élus locaux, entrepreneurs ou simples citoyens. J’y ai apporté à ma place ma modeste contribution en cosignant un livre d’entretien avec Philippe Meirieu, l’un de mes adversaires idéologiques. Est-ce une initiative si fréquente en politique ? À travers tout le territoire, des dizaines de milliers de réunions se sont tenues, illustrant notre pari sur la clairvoyance de nos concitoyens, invités à se saisir d’un sujet qui les regarde et à proposer les solutions qu’ils croient concrètement souhaitables.
Dira-t-on que c’est faire œuvre de populisme que de donner la parole aux gens ? ou que c'est jouer le peuple contre les élites. Il s’agit que chacun, supposé intellectuel ou non, parisien ou provincial, fonctionnaire ou employé du privé, puisse participer à l’élaboration du projet collectif. Il faut permettre à notre pays de retrouver une certaine cohésion et le sens d’un vivre-ensemble dont il manque cruellement. Car, pour revenir à ce qui nous préoccupe, nous avons une conception large de l’intelligence. Nous y incluons, à côté des savoirs académiques, toutes sortes de compétences pratiques, d’expériences concrètes, de lueurs privées. Chaque Français doit contribuer à la détermination de l’intérêt général.
Voilà pour la méthode. Elle n’est certes pas tout, elle n’est pas l’intelligence elle-même, mais, nous le savons depuis Descartes, elle est ce qui permet d’en faire bon usage. Elle ne choisit pas en revanche l’objet auquel elle s’applique. Ce choix est affaire de morale ou, en l’occurrence, de politique. On peut donc fort bien, concédons-le à nos pétitionnaires, mettre méthodiquement son intelligence au service de la bêtise ou de l’oppression. Mais l’exemple développé plus haut suggère déjà que notre intention est toute autre. Car c’est précisément à propos de l’école, le lieu où l’intelligence se forme au contact du savoir, que nous avons engagé un grand débat national, qui débouchera, probablement dès l’automne, sur une nouvelle loi d’orientation.
En attendant, on dénonce l’insuffisance des crédits dans tel ou tel secteur et l’on parle du désarroi des professions intellectuelles. Dans un amalgame calculé, on confond certaines mesures d’économie, prises dans un contexte budgétaire difficile, avec la « marchandisation » de la culture, signe avant-coureur de la fin de l’exception française. Nous touchons ici au point où il devient essentiel, pour l’avenir même de l’intelligence dans ce pays, de faire les bonnes distinctions. Je suis moi aussi convaincu que nous traversons actuellement une grave crise. Mais celle-ci n’est pas liée à l’insuffisance des moyens publics, même si certaines tensions financières ont pu servir de révélateur. Elle est une crise du modèle lui-même qui nous a servi jusqu’à présent, aujourd’hui inadapté.
Cette crise a deux raisons essentielles. La première est le passage, souligné par un rapport récent du Conseil d’analyse économique, d’une économie d’imitation (où il s’agissait pour la France de rattraper son retard technologique) à une économie d’innovation, qui suppose un mode d’organisation différent, reposant sur du « transfert de technologies », donc sur des liens beaucoup plus étroits entre enseignement, recherche et monde économique. La seconde est due à ce qu’on a coutume d’appeler « mondialisation » : elle signifie une mobilité beaucoup plus grande des professions intellectuelles (professeurs, chercheurs, artistes) et donc une mise en concurrence au sein d’une sorte de marché mondial de l’intelligence. Sur ce sujet, il est vain de décrier un complot universel et de se lancer dans des imprécations josébovistes. Il importe simplement de rendre notre territoire plus attractif, afin de constituer de véritables pôles d’excellence au niveau mondial, regroupant activités d’enseignement et de recherche, en lien avec le monde de la création culturelle et de l’entreprise. Des sources nouvelles de financement doivent sans doute être imaginées, mais ce n’est pas d’abord une question de moyens : je rappelle que le Royaume-Uni ne consacre qu’1,9 % de son PIB à la recherche ; nous y consacrons 2,2 % pour des résultats nettement inférieurs.
Ces dernières considérations conforteront dans leurs analyses les amateurs d’idéologies simples, ceux pour qui « l’ultra-libéralisme » est à l’origine de tous les maux. Si l’on veut dire par là que les évolutions actuelles de l’économie mondiale sont une menace pour l’intelligence, on commet une très grave erreur. C’est ne pas tenir compte de ces évolutions qui la mettrait en danger. De nombreux pays l’ont compris depuis bien longtemps : la croissance économique actuelle repose, non pas moins, mais de plus en plus sur l’intelligence : notamment sur la qualification de la main d’œuvre, sur sa faculté d’adaptation et d’imagination. Il n’y a donc pas, d’un côté, l’empire bicéphale du marché et de la bêtise et, de l’autre, le royaume désintéressé de l’intelligence et de la culture. Si tel était le cas, la logique de marché, privilégiée par les Etats-Unis, aurait dû y entraîner la disparition des intellectuels et des artistes. Or c’est l’inverse : on assiste (et les auteurs de la pétition sont les premiers à le souligner) à une « fuite des cerveaux » vers l’autre côté de l’Atlantique. Il ne s’agit pas de chanter les louanges de l’Amérique : simplement de ne pas ajouter créance à des dichotomies absurdes, dont les conséquences pratiques directes sont l’appauvrissement intellectuel de la nation.
On tentera à nouveau de répliquer que l’intelligence évoquée ici n’a rien à voir avec la « culture », qu’elle renvoie à un savoir dégradé, placé sous la tutelle de l’économie (ou faut-il dire : du Medef ?), un vulgaire savoir « appliqué », inculqué dès l’école primaire à des élèves-consommateurs. Absurde ratiocination. C’est tout le contraire : à l’heure où le monde devient plus complexe, plus déroutant et imprévisible, il s’agit, non pas d’être adapté mais adaptable. Ce qui exige la liberté de l’esprit, qui se fonde sur une bonne culture générale. Former, aujourd’hui, c’est moins que jamais formater des cerveaux qui pourront ensuite être livrés “clés en main” aux entreprises. Les employeurs eux-mêmes nous le disent : ce qu’ils recherchent, ce sont des esprits ouverts, sans préjugés, capables de se familiariser très vite avec des réalités et des techniques nouvelles. La réhabilitation, au sein du Ministère de l’Éducation Nationale, des savoirs fondamentaux, la lutte que nous menons, avec des armes nouvelles, contre l’illettrisme, procèdent de cette évidence.
Bien loin d’ailleurs que l’intelligence, donc l’éducation, soient exclusivement au service de l’économie, on peut imaginer à l’inverse que certaines entreprises soient au service d’une politique publique de l’intelligence. C’est l’offensive que j’ai souhaité mener dans le secteur des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement. Nous sommes notamment à l’origine d’une initiative sans précédent sur le plan international : l’Espace Numérique des Savoirs. Ce portail d’accès à un socle de contenus numériques (aujourd’hui accessible à plus de 450 000 élèves et enseignants) permet de récupérer instantanément un extrait littéraire, une carte géographique, une reproduction d’œuvre d’art, une image médicale, un article de journal, une séquence de film, un enregistrement musical, etc. Cette réalisation, dont je suis fier, s’inscrit dans un projet plus vaste pour la promotion d’une industrie française du multimédia éducatif. Il n’y a pas ici de soumission au marché, puisque c’est le politique qui décide : il définit lui-même les orientations et passe les commandes. Il est à l’initiative de la constitution de nouveaux bouquets numériques de services éducatifs répondant aux besoins des enseignants. J’ose dire qu’émerge ainsi une industrie française de la connaissance. Sans cette démarche volontariste, qui a exigé de bousculer certaines habitudes, le déversement sans partage des contenus numériques anglo-saxons dans nos écoles était assuré. En partant à la conquête du numérique, c’est aussi une certaine conception du monde – la nôtre – que nous contribuons à défendre et à faire connaître.
Il ne s’agit, évidemment, que d’un exemple, mais il résume bien notre état d’esprit, confiant et conquérant, indifférent aux clivages anciens et aux vieilles lunes. Au lieu de ces imprécations sur on ne sait quelle guerre livrée au savoir, ressassées par des intelligents ou par des cultivés autoproclamés, nous agissons dans le monde réel, celui de la concurrence, donc du volontarisme. Nous avons besoin de nos intellectuels et de nos artistes, nous avons soif de leurs clartés et de leur génie. Parlons-nous. Car l’intelligence n’appartient pas à un underground, reflet fantasmatique d’un prolétariat exploité par un État-patron ou par des marchands de bonheur bêtifiant. Elle est la vie même, toujours renouvelée, l’exploration du possible dans un monde mobile, nous contraignant non à gémir, mais à agir.
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03 mai 2006
L'école, foyer du territoire moderne
L’école, foyer du territoire moderne
Comment ne pas le constater ? Depuis plus de deux décennies, le rôle des élus locaux dans la vie quotidienne des citoyens n’a cessé de monter en puissance. A partir des premières lois de décentralisation, leurs compétences se sont élargies : action sociale, logement, environnement, aménagement … pour beaucoup ces sujets sont désormais les leurs. Mais peut-être plus encore que sous ces déclinaisons, c’est au service de l’école que les élus ont fait la démonstration d’un réel savoir-faire.
Certes, nos élus ne découvraient pas le problème. Depuis plus de cent ans, les maires avaient la charge des écoles primaires ; bien sûr, depuis le début de la IIIème République, mairies et écoles ont formé la maison commune de notre démocratie républicaine. Mais a-t-on pris la juste mesure du grand bond en avant qu’a constitué le transfert aux collectivités des collèges et des lycées ?
Un énorme patrimoine à gérer, à rénover, à constituer : qui dit mieux quand d’évidence même l’Etat avait renoncé devant l’ampleur de la tâche ? Ce n’est faire injure à personne que de rappeler que désormais presqu’ un quart du financement du système éducatif relève des collectivités et que la décentralisation a fait que les élus ne sont plus des associés de l’Etat, mais pour ce qui les concerne, des décideurs à part entière.
Regardons autour de nous : la décentralisation s’est traduite par une amélioration considérable des conditions de travail des lycéens et des collégiens. Des architectes de renom, partout sur le territoire, ont donné le meilleur d’eux-mêmes pour livrer des bâtiments de qualité ; la maintenance est assurée dans des conditions satisfaisantes ; les équipements des établissements ont été complétés, mis à jour, sécurisés. Ainsi, la démonstration est faite que la décentralisation n’est ni un exercice de style administratif, ni une occasion pour l’Etat d’un transfert de charges, mais qu’elle est un vrai outil de modernisation, de démocratisation, et d’égalité des chances manié par des gens hautement compétents.
Décentraliser ne veut en aucune manière dire renoncer à une éducation nationale, mais au contraire profiter de toutes les compétences territoriales de la Nation pour continuer à construire une école mieux adaptée aux besoins de ses usagers, plus proche et donc plus juste. Car si notre système éducatif demeure parmi les meilleurs au monde, il a besoin d’être redynamisé.
En ma qualité d’élu, d’enseignant, de Ministre, je crois profondément que le temps de la méfiance vis-à-vis des élus est terminé ; que l’image carricaturale du « rural » soucieux uniquement de battre la campagne pendant les campagnes est morte. Je pense sincèrement que ces préjugés ont nuit à l’enseignement scolaire, qu’ils ont empêché les établissements de profiter des ressources de la démocratie locale par ce que l’administration a trop considéré l’école comme un domaine « exterritorialisé » n’ayant de compte à rendre à personne, sinon à la chaufferie de la rue de Grenelle.
Ainsi l’Ecole s’est-elle repliée sur elle-même, alors qu’au contraire les territoires eux ont montré un formidable enthousiaste. Redynamiser l’Ecole, c’est précisément la remettre à jour des politiques en profondeur que déjà mènent les collectivités aux services de leurs habitants ; c’est constater l’évidence que depuis vingt ans ce sont les élus, qui par leur action ont modernisé en France, les services, les équipements, les relations sociales.
Les régions se sont largement et bien impliquées dans la formation professionnelle. C’est elles, qui ont la maîtrise du tissus économique local. L’Ecole ne peut être ni ignorante des stratégies de pilotage, ni ignorante que les débouchés qu’elles offrent sont d’abord à l’usage de nos élèves. La découverte des métiers, des filières, le choix de « rester sur place », c’est plus qu’une politique d’orientation. C’est la possibilité en prise directe de faire le meilleur choix de vie possible.
Mais l’Ecole a aussi beaucoup à donner aux territoires. L’Ecole doit être un lieu ouvert, elle doit être considérée comme un lieu de ressource à l’usage de toute la population à l’image de ce qu’est aujourd’hui une bibliothèque, un centre culturel, ou un équipement associatif. Si j’ai tant insisté sur le projet. - d’école ouverte - , c’est qu’actuellement les ressources matérielles et intellectuelles d’un établissement ne sont utilisées que partiellement. Il est dans la mission de l’école républicaine d’être une maison du citoyen, pour que n’importe lequel des citoyens puisse utiliser le CDI, les équipements, et mieux encore partager avec la communauté éducative le goût pour le savoir, l’innovation et la culture. Ce rôle de « petites universités », l’Ecole a tout intérêt à l’avoir.
Ainsi nos établissements participeraient-ils, de fait, à des réseaux de vie. Des réseaux que dessine déjà, un peu partout en France, l’intercommunalité. Des réseaux qui n’ont rien d’artificiel, mais au contraire, démocratiquement constitués, géographiquement et humainement cohérents. Il est clair que l’Ecole doit adhérer à de tels projets. Un lycée technologique, peut servir de pépinière d’entreprise ; les établissements peuvent participer à la formation continue des salariés ; le savoir faire des établissements en matière d’enseignement artistique et culturel, sont une formidable chance pour susciter des vocations et gagner à l’art et au spectacle des nouveaux publics.
Si l’Ecole ne s’ouvre pas à cette pédagogie, si elle n’ajoute pas ce supplément d’âme que précisément génère l’apparition des « pays », elle ne sera plus qu’à l’image de ce héros du « Désert des Tartares » qui voit passer sa chance.
Il faut travailler à cette nouvelle donne. Les projets d’établissements, les contrats éducatifs locaux, ne sont en rien contradictoires dans leur principe avec une plus large place faite aux exigences éducatives territoriales. Rien n’est gênant pour une éducation nationale, quand ses responsables se concertent avec les élus sur la place que doit tenir un établissement dans l’aménagement et du territoire, et du terroir. Le personnel, les maîtres, les élèves, ne peuvent qu’être les gagnants d’un système dont le fondement est la confiance. « Confiance » est le mot clé d’une décentralisation réussie.
C’est pour cela que je crois qu’Ecole, élu et territoire est un tiercé gagnant et nous devons le toucher dans l’ordre.
Ce que nous voulons donc, c’est une école plus proche, plus ouverte à la population ; nous voulons lui donner toute sa dimension de chose publique, de maison républicaine. Comment pourrions nous le faire sans la présence et l’engagement des élus locaux ? Ce sont eux qui peuvent mieux que quiconque serrer les liens entre l’école et la vie locale ; ce sont eux qui peuvent conforter nos établissements dans les dispositifs de la démocratie locale.
Car de quoi a t-on peur ? Chez nous, l’école et la mairie sont le fondement de l’aménagement du territoire républicain ; l’instituteur et le maire ont souvent été les deux visages d’une seule et même personne. C’est au plus près des communes, des cantons et des départements que la vie démocratique et le service public se sont enracinés et constamment enrichis.
N’est-il pas temps de revenir à cette fraîcheur des origines ?
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11 avril 2006
Qu’est-ce qu’être un Français aujourd’hui ?
Le roseau penchant
Je devais avoir treize ans. Pour la première fois de ma vie, j’allais franchir nos frontières et rejoindre un correspondant en Angleterre Je me souviens de l’unique recommandation de mon père : « Souviens-toi que tu seras là-bas l’image de la France : c’est elle qu’on jugera à travers toi ». Je me le tins pour dit. Au fond, ce précepte spontané illustrait le vieux sentiment français. Pour nous, le pays transcende la personne. L’individu n’est que la partie d’un tout qui suffit à l’identifier et à l’intégrer. Inversement, chacun incarne, à soi seul, la totalité de la nation, comme dans ces tableaux flamands où un petit miroir reflète en « abyme » la scène dépeinte tout entière. Les linguistes emploieraient ici le terme de « synecdoque », comme quand on dit « un ivoire » ou « un feutre » pour parler d’une statuette ou d’un stylo : la partie englobe et exprime l’ensemble.
Ainsi, par paradoxe, le Français, réputé insoumis, insatisfait ou rebelle, est cependant français par volonté, parce qu’il le désire ou l’a choisi. Cette spécificité était déjà relevée par Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? : la France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective de la nation, à la différence des Allemands, par exemple, qui ont pu adhérer à une conception ethnique. La France trouve sa cohésion dans un vouloir-vivre partagé, dans une sorte de contrat social sans cesse renouvelé. C’est ce souci d’intégration dans un espace républicain qui a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français c’est devenir citoyen français. Nos procédures de naturalisation en témoignent et impliquent une égalité juridique et politique. La France est moins une origine qu’un projet, creuset où s’estompent les différences et les convictions privées.
Voilà pourquoi prévaut chez nous le droit du sol, à l’opposé d’autres nations qui privilégient le droit du sang, hérité des Anciens régimes. Patrick Weil a démontré que ces oppositions sont factices et que notre droit a beaucoup fluctué depuis la Révolution , mais il en reste une trace profonde dans nos mentalités et dans nos symboles. Les débats actuels sur l’intégration, la laïcité et le communautarisme le prouvent d’évidence. Cet « être français » a limité l’influence des idéologies sur nos modes de gouvernement : les systèmes totalitaires ont eu moins de prise sur nous parce que personne ne peut réduire la « francité » à un monopole de pensée ou d’organisation. Au grand dam de nos responsables politiques, nous préférons les questions aux réponses, la diversité assumée à l’unicité forcée. Notre identité est un ensemble d’altérités acceptées et consentantes, quoique souvent prêtes à renâcler.
Cette vocation, elle s’affirme aussi dans notre langue. Une enquête du British Council, auprès des anglophones entre 25 et 35 ans, a montré qu’à la question « quelle langue étrangère souhaiteriez-vous parler ? », la réponse la plus fréquente est « le français », seule langue avec l’anglais à être présente sur les cinq continents. Nous sommes « copropriétaires », en quelque sorte, de notre langue, puisque le français est la langue officielle de vingt-neuf pays, dont seize états africains. L’Afrique est, à cet égard aussi, notre avenir : dans trente ans, un francophone sur deux sera africain.
Notre patriotisme se confond donc avec un universalisme. Il renvoie non à une idéologie mais à un idéalisme, notamment celui des Lumières et des droits de l’homme, par essence universalistes. Quand on voyage, comme je le fais actuellement, on croise partout des gens qui sont devenus amoureux de la France et qui ont appris le français par adhésion à notre culture ou à nos valeurs. C’est là toute la différence avec l’anglais : l’anglais vient à vous, par utilité, mais l’on vient au français, par choix. Même dans des pays où la langue française n’a plus d’usage économique, nos établissements scolaires sont fréquentés par l’élite autochtone, pour laquelle la conception française du savoir et des arts reste un modèle insurpassable. Je sais bien que cette prétendue supériorité humaniste est un mythe. Elle peut alimenter un chauvinisme ridicule et c’est souvent que les étrangers critiquent notre arrogance et nos attitudes dominatrices, parfois à juste titre. Mais c’est ainsi, illusion ou non : la France rayonne par son universalité éthique, avec une résonance qui va bien au-delà de ses moyens réels. Victor Hugo comparait ses Misérables à la « vocation française » : « la fraternité pour base et le progrès pour cime ».
Entre les deux infinis de la mondialisation et de la fragmentation identitaire, voire ethnique, la France est tiraillée : c’est un « roseau penchant ». Être français aujourd’hui c’est souvent ressentir avec désarroi l’écart entre les mots et les choses. D’un côté, nos discours politiques continuent à s’ancrer dans la sauvegarde du lien social, à se souder dans la trilogie des valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, et à promouvoir la culture comme émancipation et assimilation. De l’autre côté, nos actions s’enlisent et notre courage s’émousse, face à la déstructuration objective de nos quartiers, où des revendications religieuses ou ethniques donnent prétexte au sectarisme et à la brutalité voire à l’obscénité banalisées. Pire encore, la citoyenneté cède le pas à d’autres formes d’allégeances ou d’appartenances. Les systèmes traditionnels, religieux ou culturels offraient autrefois des repères bien commodes et ne venaient pas concurrencer l’identité nationale dans laquelle ils se fondaient. Avec leur disparition, les questions d’identité deviennent centrales et souvent antagonistes : nous devons nous approprier un héritage tout en construisant notre propre identité. Il s’agit ni plus ni moins que de nous construire en tant qu’ êtres humains.
Cette implosion latente reflète d’ailleurs la conjoncture planétaire : le monde, nouvelle Babel, n’est plus guère gouverné. Tandis que les ressources de la technique permettent de métamorphoser notre environnement et que la puissance économique organise sans scrupules les échanges internationaux, il suffit d’un fou pour tout ébranler et les assemblées de sages révèlent surtout leur faiblesse. Mais les États ont perçu ce risque et multiplient les forums où se concerte la gouvernance mondiale, tout en se souciant de développer le sud. Comme en atteste le continent européen, les rivalités et les conflits peuvent être contenus. L’Europe s’unifie autour de valeurs universelles dont la France et chaque Français sont porteurs.
Notre ennemi, c’est le chacun pour soi. Voilà pourquoi Jacques Chirac a eu raison, d’emblée, d’exiger que soient conjurées les fractures, en revivifiant le cadre étatique, sans céder à la pure logique des lois du marché appliquées à la vie sociale. Être Français, c’est évidemment aimer sa langue, sa culture et sa civilisation, mais c’est surtout admettre que « l’Humain passe infiniment l’homme » : l’idée que nous nous faisons de la nature humaine guide nos pas dans la manière dont nous nous vivons Français. Il s’agit tout simplement de prendre à contre-pied la barbarie moderne, car le barbare est d’abord celui qui ne sait plus reconnaître en soi sa propre humanité.
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07 mars 2006
Pour une taxe sur les billets d'avion
Lettre aux experts en aveuglement
Le Président de la République française, en pionnier, s'est engagé en faveur d'une taxe sur les billets d'avion, afin de financer l'aide au développement et d'enrayer les pandémies, le Sida notamment, qui déciment les pays les plus pauvres. Certains élus, y compris dans la majorité, semblent rechigner. Je voudrais inviter ces nombrilistes à regarder plus loin que le bout de leur nez.
Le principal "objectif du millénaire", décidé par la communauté internationale en 2000, est de diminuer de moitié la pauvreté mondiale d'ici 2015. Pour y arriver, il faudra doubler le volume des aides globales : passer de 65 à 130 milliards de dollars par an, ce qui est peu à côté des 1000 milliards de dollars consacrés aux armes. Le seul Sida tue 8000 personnes chaque jour. Chaque semaine, ce sont deux tsunamis qui dévastent en sourdine l'Afrique sub-saharienne.
De deux choses l'une. Soit on considère qu'il est sans importance que la pauvreté tue continûment, accouchant toutes les injustices et de toutes les crises, favorisant les guerres et l'obscurantisme. Soit on arrête de s'enivrer de bons sentiments et on se donne les moyens financiers d'agir.
La France a engagé un effort substantiel pour augmenter notre aide qui atteindra 0,5 % de notre PIB en 2007. Mais il faudra un vrai sursaut universel pour atteindre vite l'objectif de doubler l'aide globale. Seules des taxes internationales innovantes permettront des ressources stables et pérennes. Pour l'éducation ou pour la santé, cette permanence est une condition première. Et nous ne sommes pas seuls : 78 pays ont soutenu la déclaration française du 14 septembre à l'ONU. Le Chili et la Grande-Bretagne prélèvent déjà une taxe comparable.
Personne ne refusera de payer 1 € en classe économique (ou 10 € en classe affaire) pour que des enfants du tiers-monde ne meurent pas. Et quand on dépense 4 000 € pour u


