15 novembre 2006

B-O, bo, bobo...

Amusé par sa gaffe invitant les professeurs (la base de son électorat) à se mettre au travail, 35 heures par semaine, je me mets à écouter, derrière les mots, ce qui sous-tend la parole de Ségolène Royal. Tous les esprits lucides ont déjà brocardé son ton évasif, ses argumentaires approximatifs et son propos fadement moralisateur. Mais ce qui me frappe le plus, c’est le plat conformisme de son langage « bobo » : elle parsème ses discours de ces étiquettes automatiques qui signent son obsession de capter l’air du temps : tout y est « éthique », « citoyen », « durable », « responsable » et « pluriel». Comme si tout ce qui est « pluriel » en devenait forcément plus respectable (majorité plurielle, gauche plurielle, sexualité plurielle, Europe ou société plurielles…) ; comme s’il suffisait d’être autre ou différent pour sembler meilleur. En revanche, rendre semblable à soi, assimiler, sent le souffre désormais, voire paraît criminel.

J’y vois la preuve que le « ségolisme » est une chambre d’écho de la doxa la plus basique, telle cette manie moderne de nous extasier devant les traditions vétustes, même quand elles enferment dans des croyances stupides ou oppressantes et qu’elles imposent des comportements insultants pour la raison, transmis sans mutation ni transformation. Faudra-t-il un jour, pour respecter l’autre, se pâmer, comme le font déjà naïvement des esprits égarés, devant des cultures qui broient la pensée, où la femme stérile est répudiée, la femme adultère mise à mort par lapidation, l’adolescente qui « a manqué à la chasteté » pendue en public, où le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes, où l’on pratique des sévices corporels variés ? Je préfère m’en tenir à l’antique et saine morale humaniste, celle qui se fonde sur l’idée que chaque homme « porte en lui l’humaine condition », unique et universel. Depuis que la culture ne se dit qu’au pluriel, on a parfois le sentiment que l’on nomme « cultures » des coutumes ou des comportements (y compris ceux de voyous, d’analphabètes et de gangsters) où la pensée n’a aucune part. Mais je reconnais bien volontiers que de telles idées ont peu de chance de mobiliser des suffrages, puisque l’essentiel n’est pas de penser mais de flatter, et de courir après les idées reçues ou les préjugés du moment. Quitte à accréditer la légende que les professeurs ne font rien, ce qui insultant et faux.

Bref, la logomachie ségolinienne est une insipide démagogie, voilà tout. Normalement, elle devrait donc réussir.

28 septembre 2006

Il y a de l'eau dans le gaz...

Je me demande ce que les jeunes français peuvent penser du débat sur le rapprochement entre GDF et SUEZ. Ils savent sans doute l'importance des questions énergétiques. La sécurité des approvisionnements en gaz naturel et la préservation d’un prix compétitif de l’énergie les préoccupent comme tout le monde. Mais leur approche est d'abord écologique et je les entends autour de moi qui s'inquiètent surtout sur notre capacité à trouver des solutions alternatives.

Mais ce n'est pas ce qui m'inquiète. Ils regardent le législateur à l'oeuvre avec bien du scepticisme. Car quelle image donne-t-on de la représentation nationale quand on dépose 137 000 amendements, dont l’utilité reste souvent à prouver, dans le seul but de procrastiner et troubler le jeu, sans débat réel sur les enjeux. L’édition de ces amendements a nécessité au minimum 13 millions de pages, soit une pile de papier dont la hauteur cumulée dépasserait de 4 fois la Tour Eiffel ! Et je ne dis rien des coûts exorbitants dûs à ce comportement...

Les socialistes hurlent au démantèlement du service public. Oublient-ils que l’ouverture à la concurrence des marchés de l’électricité et du gaz a été décidée sous le Gouvernement de Lionel Jospin, par le vote de la loi du 10 février 2000 relative à la modernisation et au développement du service public de l’électricité ? Ignorent-ils que ce processus a ensuite été confirmé par le Conseil européen de Barcelone des 15 et 16 mars 2002. Lionel Jospin, Premier Ministre de la France, déclarait alors « Nous avons accepté d’entrer dans le processus d’une libéralisation maîtrisée et progressive ». C'est l'époque où tous les leaders socialistes ressassaient la nécessité d’ouvrir à la concurrence le marché de l’électricité et du gaz en France, tout en réformant les statuts de GDF. Autre rappel : Laurent Fabius (RTL le 24 avril 2001) : « Vous ne pouvez bien vendre du gaz qui si vous en produisez, or Gaz de France ne produit que moins de 5% de son gaz et il faudra tôt ou tard qu’il y ait une réforme pour permettre de l’intégrer à un autre gazier ou un autre producteur de gaz ».

L’obstruction systématique au Parlement est puérile et mensongère. Une fois encore, la crédibilité politique est mise à mal. Oui, j'insiste : que pensent de tout cela les jeunes, à qui nous professons une morale et une raison qu'ils ne voient pratiquées par personne de responsable ?

22 septembre 2006

Les mots et les choses

On sait comment les civilisations finissent : quand le formalisme a sclérosé toute vitalité, quand les rites ou les théories oppressent la bonne foi, quand les mots ne recouvrent plus aucune réalité. Ce risque est grand pour les religions et elles ont souvent sombré parce qu'une maintenance routinière se substituait à la foi, comme on le vit avec l’extinction de l’immense appareil religieux égyptien, puis ptolémaïque, ou avec l’affaissement de la riche religion romaine à partir du 2ème siècle face au christianisme et aux cultes orientaux. On connaît la légende : tandis que le concile de Byzance dissertait du sexe des anges, les envahisseurs s’apprêtaient à l’assaut final.

Ce mal est en train de nous gagner. Le pape Benoît XVI se hasarde-t-il à dire que « Dieu n’aime pas le sang » et voici que, de tout côté, on s’étrangle d’indignation, y compris chez les dits « modérés » (c’est quoi, d’ailleurs, un modéré qui défend la déraison et la violence ?) tandis que des fondamentalistes et des fanatisés (souvent ignares en toutes choses) en profitent pour ajouter à la longue liste de leurs attentats et de leurs proscriptions.

Autre exemple, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy constate une vérité d'évidence, que tout responsable de terrain peut confirmer : la dissuasion ne fonctionne plus dans certains quartiers chauds, auprès d’une jeunesse, surtout issue de l’immigration, qui ne respecte ni ne craint plus rien, vivant de trafics et de rapines diverses, lapidant les forces de l’ordre, moquant toute autorité, fût-elle judiciaire. Il en appelle à la responsabilité de chacun, y compris des juges. Chœur des belles âmes : « On attente à la séparation des pouvoirs, on insulte la République, on demande excuses et/ou démission ! ». Ce grand cirque des offusqués en C6 ou Vel Satis, exigeant tous les jours, sur divers sujets, des repentances officielles ne règlera rien, comme d’habitude. Je ne sais pas si on attente à la République en critiquant la machine pénale. Mais je crois qu’il n’y a plus de République du tout quand on fracasse impunément des policiers à coup de barre de fer.

Pendant qu’on pérore, une marginalité prospère. Débarrassée des interdits, des bornes et des limites, elle expérimente une immense nurserie brutale où le bien et le mal s’effacent dans une régression incontrôlée. Ce n’est pas contre cette jungle que les bonnes consciences s’insurgent, mais contre les mots qui la décrivent. Ainsi s’habitue-t-on à une morale de l’intention, dogmatique, forcément pure du fait des convictions édifiantes qui la construisent, en dépit de l’expérience réelle. La morale politique ne consiste plus à agir moralement, mais à énoncer le bien sous formes de pétitions, d’admonestations, de sermons comminatoires.

Cette haine du vrai et ce mépris du concret ont trois conséquences : 1. personne ne croit plus à ce qui se dit « en haut » puisque l’inadéquation avec l’expérience saute aux yeux ; 2. les voyous courent toujours et « niquent » plus que jamais l’autorité ; 3. ceux qui voudraient qu’on agisse se tournent vers les idées expéditives et frustes.

Nicolas Sarkozy a raison de considérer comme salvateur que la vérité soit dite. Et la vérité, on le sait depuis l’Ecclésiaste ou depuis Socrate, est en soi un scandale.

12 septembre 2006

La carte scolaire

La carte scolaire fait la Une de cette rentrée scolaire 2006/2007, au point que même le Premier Minsitre a fini par s'en mêler. C'est un sujet que je crois bien connaître et sur lequel j'ai fait naguère des propositions. Dans ma propre ville, à Périgueux, nous y avons quasiment renoncé dans le premier degré au profit d'autre modes de régulation.
J'ai été invité à m'exprimer dans les colonnes du Monde. Voici l'essentiel ce que j'ai répondu aux questions de C.Rollot :

« Nous savons tous que le système de la carte scolaire ne fonctionne plus. Conçue comme un outil de mixité sociale lors de sa création, elle produit aujourd’hui les conditions de la ségrégation sociale.
Il n’y a de sectorisation que pour ceux qui ne savent pas comment on peut la contourner. Les stratégies d’évitement se raffinent d’année en année. L’achat immobilier, le choix des options, ou l’inscription dans un établissement privé par exemple sont des moyens qui ne peuvent être déployés que par les familles aisées ou diplômées.

Supprimer la carte scolaire implique une réflexion sur la façon de mieux réguler la cohorte des flux scolaires. Parmi les pistes envisageables, on peut imaginer dans les grands lycées parisiens un système de quotas par exemple, qui imposerait à ces grands établissements de prendre une part d’élèves en difficulté ou issus de milieux défavorisés, un peu à l’exemple de ce que l’Institut d’études politiques de Paris (IEP) a mis en place avec ses conventions éducation prioritaire.
Une autre piste pourrait consister à essayer de faire venir dans certains établissements les enseignants les plus chevronnés afin de rendre ceux-ci plus attractifs. On peut aussi réfléchir à ce que cette redistribution des flux scolaires se fasse sous l’autorité accrue des autorités locales.
Il faut remplacer la carte scolaire par une multitude de solutions adaptées aux besoins locaux. Car le problème de l’évitement ne se pose pas de la même façon dans une petite ville ou à Paris. A Périgueux, ville où je suis maire, la carte scolaire n’est pas un problème. Je pourrais même m’en passer car les demandes s’autorégulent. Ce n’est pas le cas dans les grandes villes.
Aujourd’hui, la carte scolaire n’offre pas de seconde chance aux parents, soit ils doivent la contourner, soit si ça ne marche pas ils partent vers des établissements privés. Il faut casser de façon radicale cette illusion de règle générale. »

06 mars 2006

Rendre plus réactif le marché du travail

Le gouvernement a fait de la bataille pour l’emploi une de ses priorités. S’attaquer à la précarité des jeunes, faciliter l’accès au CDI, améliorer le taux d’activité des seniors sont des mesures louables, mais il faudrait être plus offensif. Ces politiques de l’emploi segmentées par l’âge opposent les salariés. L’idée soulevée récemment par le chef économiste de l’OCDE, d’un contrat de travail unifié, avec des indemnités de licenciement qui croissent avec l’ancienneté dans l’entreprise, me semble plus juste et plus équitable pour permettre à l’ensemble des salariés de retrouver le chemin de l’emploi.
Par ailleurs, les 35 heures ont mis à mal notre économie. Il faut assouplir et rendre plus réactif le marché du travail. En 2004, le nombre d’heures de travail moyen par personne en âge de travailler était en France de 905. Outre Manche, ce nombre est de 1213. Bref, il faut travailler plus et mieux ou du moins laisser libres d’agir ceux qui veulent s’investir davantage ou produire plus, sans les gêner ou les taxer.

15 septembre 2005

Ma note de rentrée : sur un lundi férié à l'école

Retour sur le lundi de Pentecôte, à l'école


Dans le concert tonitruant des inepties, l’indignation finit par s’émousser et la résignation par s’installer. Par bonheur, si l’on peut dire, certains dérèglements nous paraissent, tout à coup, si aveuglants qu’ils brisent la torpeur ambiante. L’algarade autour du lundi de Pentecôte, au sein d’une partie de la communauté scolaire, en fournit un bienfaisant stimulus.

Quelques porte-parole syndicaux et parentaux s’insurgent. Ces éducateurs refusent que les élèves soient « otages d’un choix politique » et pâtissent d’une décision « prise d’en haut » assimilable « au rétablissement de la corvée ». Le choix politique décrié est celui d’un tribut de solidarité. La décision affreusement imposée d’en haut, c’est celle votée par le Parlement et désormais inscrite dans la loi.

On peut refuser la solidarité, même si c’est là un choix étrange. Quant à la prise de décision, sauf à considérer qu’il eût mieux valu réunir un soviet scolaire pour en statuer, on voit mal quelle autorité supérieure eût été plus légitime. Mais passons sur la galéjade. L’essentiel réside dans l’invitation faite aux jeunes d’une part de se désintéresser du sort de leurs aînés et d’autre part d’entrer en désobéissance civique.

J’avoue avoir du mal à partager les fondements pédagogiques d’injonctions incitant des élèves à bien vouloir ne pas appliquer la loi. Je confesse également que l’appel lancé aux jeunes, les exhortant à ne pas se soucier du sort des gens âgés ou dépendant, me semble inaugurer une voie éducative redoutablement libérale. Le respect des aînés constitue pour moi et, j’en ai la conviction, pour la grande majorité des enseignants et des parents, la connivence première de toute morale collective.

Face au culte de l’individu, l’enseignement illustre l’interdépendance des êtres, dans le présent comme dans la chaîne du temps. Notre éternel ennemi, c’est le chacun pour soi, et ce salubre combat est toujours d’actualité si l’on en juge par l’insolent individualisme ambiant où chacun fait profession d’ignorer ce qui ne le concerne pas immédiatement. Contre ce nombrilisme, l’école a pour mission de former des esprits libres mais concernés, autonomes mais solidaires. Elle doit donc les protéger des purs impératifs du moment, arbitraires, égoïstes et fugitifs. C’est la dernière institution qui rappelle au pays qu’il n’est pas seulement un rassemblement de hasard ou une agglomération économique quelconque mais une nation solidaire. Comme disait Gide, chacun doit suivre sa pente mais en la remontant.

Je sais bien que les responsables de l’école prêchent souvent la solidarité mais on perçoit un contraste entre cette incivilité ambiante et l’altruisme professé. Et la désobéissance civile fut jadis provoquée par des causes plus nobles que ce bizarre droit imprescriptible aux week-ends prolongés.

Loin de l’inconstance circonstancielle, de la versatilité des sondages, des audiences ou des modes, l’école ferait bien de ne pas épouser trop facilement les causes privatives et les prêchi-prêcha de l’heure. Elle serait bien inspirée de montrer aux jeunes qu’une vraie solidarité suppose d’abord une difficile mais essentielle adaptation à l’autre, cet autre soi en devenir.

Voilà peut-être un sujet de cours, pour un lundi de Pentecôte, sur les bancs de l’école.