29 août 2006
Le tour du monde en une conférence
Grâce à la Conférence des ambassadeurs, je fais en trois jours le tour du monde. Superbe discours de J. Chirac, replaçant la stratégie d'influence française dans la perspective Nord-Sud et insistant sur le conflit du proche-orient avec précision. Les ministres du Quai d'Orsay ont une vue rayonnante de notre action internationale. La ministre des affaires européennes, renonçant à la langue de bois et à l'angélisme, invite au sursaut européen et son propos tonique et direct fait un tabac. Mais surtout, on a l'impression d'errer dans une aérogare planétaire, chacun de nos chefs de poste évoquant le pays où il sert les intérêts de la France. Quel métier extraordinaire que celui de diplomate qui permet de passer d'un endroit du monde à l'autre ! Quel talent pour s'adapter et quelle sagesse il en résulte, respectueuse des différences et nourrie de cultures si variées ! La France peut être fière de ceux qui la représentent dans le village planétaire.
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07 mai 2006
Pour l'amour d'errer à Périgueux
Pour l'amour d'errer à Périgueux
Il est des villes qui vous en imposent d’emblée. Le visiteur s’y sent dominé par l’ordonnance architecturale ou par la grandeur patrimoniale, même quand elles portent les stigmates de la fuite du temps ou d’une décadence : pensons à du Bellay, « nouveau venu qui cherche Rome en Rome ». D’autres vous enlacent, vous envoûtent et vous égarent, comme font les entrelacs des canaux et des ponts vénitiens. Ailleurs encore, l’urbanisme désespère votre envie de musarder par la rectitude de ses avenues énormes et sans horizon, ou bien il vous écrase d’une verticalité vertigineuse, comme dans les mégapoles rutilantes et nerveuses d’outre-Atlantique. Mais, toujours, dans « ville » il y a « vie » : le promeneur s’y met en relation avec un être complexe ou avec une grande famille. Il rencontre une entité moins matérielle que spirituelle, mobile et contrastée, lente à s’offrir. Il faut apprivoiser l’espace, établir d’abord un contact tâtonnant et modeste, accepter l’aller-retour ou la tergiversation, prendre lentement ses repères, choisir ses haltes, amadouer les mânes des lieux domestiques...
C’est alors que la ville, dont on dit si justement qu’elle est « à taille humaine », s’ouvre et s’épanouit. Le badaud, si son âme reste attentive, devient poète et éveilleur. Les bruits inévitables ou la confusion babélienne s’atténuent, s’acclimatent ou s’oublient. Cette harmonisation se crée d’elle-même, comme naturellement, à Périgueux, où tout concourt à concilier l’urbain et l’humain. Ses contours autorisent partout la convivialité, surtout dans la vieille ville, maintenance de l’antique forum, où chacun vaque et communique. L’environnement modèle un bonheur d’être au monde : les eaux et les jardins, lieux élus de l’enfance, continuent à calmer et charmer ; la cité semble un vaste parc éclaté où partout la pause est possible et la surprise probable ; les rues et les ruelles se métamorphosent en parcours initiatiques impromptus, où tout peut advenir ; les places invitent au repos, à la lumière et à la saisie curieuse de silhouettes des passants ; les marchés ruissellent de couleurs et d’odeurs, dans une familiarité bourrue et gouailleuse.
Voilà, vous êtes chez vous. À l’instar de l’enfant prodigue retourné à ses sources, vous revenez habiter une de ces vieilles maisons de famille, traversées par les générations successives. Soyez aux aguets, avec la mémoire pour prémonition, car tout reste à découvrir ou plutôt à réinventer : les veilles malles du grenier bourrées de reliquats insolites et de trésors enfouis ; les traces disparates du passé, affleurant des meubles polis par les ans ou zébrant les livres griffonnés ; les linges amidonnés et les objets désuets qui se soumettent à nouveau au toucher, s’assouplissant, quasi familiers ; les chambres oubliées et vaguement délabrées qu’on réintègre ou qu’on va restaurer ; les tableaux ou les bustes, au regard lointain et bienveillant, dont on ne sait plus trop quel notable suranné ils illustrèrent ; les allées du jardin et leurs buissons, où d’autres se sont jadis poursuivis, ont joué à cache-cache, se sont donné des baisers ; les planchers qui craquent sous vos pas ou les pavés mal équarris qui vous déhanchent un instant ; les pierres et les murailles qui changent de ton sous les saisons, selon la pente de la lumière frisante ; les volets qui claquent et excitent le vol de quelque oiseau ; les portes moulurées qu’il faut pousser fort, s’ouvrant sur une pénombre bientôt percée de clartés ; les escaliers, larges marches ou colimaçon, qui aiguillonnent l’envie de voir plus haut et plus loin. La ville, comme la demeure, est sensation, donc mémoire retrouvée, immense madeleine dodue et mordorée. On croit visiter des lieux, en ethnologue ou en géomètre, et voici qu’on plonge dans sa propre mémoire, qu’on accomplit à l’improviste le rite proustien du voyage au cœur de soi.
Il est vrai que Périgueux, au passé innombrable et aux traditions délectables, se prête à cette gourmandise de la réminiscence. Les strates de son histoire forment un feuilleté goûteux, depuis les fontaines et les mosaïques émaillant les villas superbes de la gallo-romaine Vesunna, jusqu’à l’urbanisme actuel le plus inventif, celui de Jean Nouvel ou de Jean-Paul Viguier. Sur la bimillénaire chaîne du temps retrouvé, l’errance citadine fera défiler les soubresauts moyenâgeux des rivalités entre la Cité et le Puy Saint-Front, l’art de vivre des logis de la Renaissance, et les solennités bourgeoises de l’« haussmannisme » local. La pérégrination périgourdine est kaléidoscope de l’urbanité, au sens propre et au sens moral : l’art de vivre ensemble. Elle ne demande pas au profane de se revêtir de probité candide ni de lin blanc. Mais elle restera stérile si le promeneur entre ici sans désir et sans esprit d’abandon. Immergeons-nous en poésie, vers les lumières de la ville, dont les rayons illuminent nos ombres intérieures.
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26 avril 2006
Montaigne : un Périgourdin ?
Montaigne : périgourdin ?
La cité périgourdine tire fierté d’être associée à la mémoire de Montaigne, dont on retrouve le nom ici et là : une rue, une place, un parking, un collège, un cinéma, une statue (non loin de celle de La Boétie)... Pourtant, Montaigne ne fit ici que passer, entre 1655 et 1657, comme conseiller à la Cour des Aides, une juridiction fiscale suscitée par Henri II à la recherche de ressources nouvelles. Ses ambitions étaient ailleurs : à Bordeaux, à Paris. Il désirait voyager et rêvait déjà, peut-être, du titre auquel il tint par dessus tous : celui de citoyen d’honneur de Rome. Quand il avoue préférer être « second ou troisième à Périgueux que premier à Paris », il exprime un contraste désobligeant entre la plus modeste des villes et la plus grande. Bref, objectivement, nous l’aimons plus qu’il ne nous considéra.
Notre parenté avec Montaigne tient à d’autres filiations, non concrètes ni chronologiques, mais spirituelles. Car rien ne semble mieux illustrer la philosophie de l’auteur des Essais que l’art de penser et de vivre périgourdin, sorte de mode d’emploi de sa vision de la société humaine. En lisant Montaigne, on se détourne des modèles abstraits et des idéaux grandiloquents, pour renouer avec l’homme réel, saisi dans ses humeurs, ses sensations, ses appétits. On prend conscience de la comédie humaine, mais ce scepticisme reste amusé, refusant le pathétique ou un moralisme trompeur. On y loue le dialogue, les rebondissements, l’allure « à sauts et à gambades ». On chante la vie, mobile et créatrice, le bonheur d’être au monde, le partage des fruits de la terre.
Cette modestie épicurienne et rouée est bien, pour nous, ici, une leçon de vie.
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09 mars 2006
Réfléchissons à Sisyphe !
Tout le monde croit connaître Sisyphe, le fils d’Éole. L’imagination populaire en a, en tous cas, retenu le châtiment, alors que d’autres damnés infernaux, tels Ixion ou Tantale, ont moins fixé l’attention. Sans doute faut-il chercher l’explication de cette vague connaissance dans l’effet mnémotechnique du simplisme, donc du truisme : la vie avec ses hauts et ses bas ; les efforts humains, toujours recommencés ; la stérilité d’une répétition qui n’aboutit pas ; l’inanité des éternels retours, cycle d’une vie parmi d’autres. Lucrèce déjà y voyait l’allégorie de la condition et de l’ambition humaines. Paradoxalement, Albert Camus a dû contribuer, dans l’esprit de ceux qui n’ont pas entièrement lu son célèbre essai, à réduire le mythe, perçu maigrement comme l’image d’une existence moderne, soumise au travail forcé et privée de métaphysique. Dans le taylorisme et la trivialité du devoir-vivre contemporain, l’homme doit seulement accomplir son travail. Il faut l’imaginer heureux, puisque aucune autre transcendance ne s’offre à lui. Il épouse le réel, absurde, lourd et graniteux, sans s’illusionner d’un au-delà.
On aimeriat se ressaisir du lieu-commun pour en refonder le sens ; de montrer comment la vulgarisation, souvent réductrice, est contrebalancée par les relectures littéraires, sortes de laboratoires permanents de la signification ; de redonner couleurs et profondeurs à ce mythe, souvent évoqué, rarement épousé. Le topos redevient talisman miroitant dont le charme semble ne devoir jamais s’épuiser. Le propre d’un mythe, c’est qu’il ne cesse d’irradier des variantes, des figures, des métamorphoses, dans la diachronie de sa réception, de ses extensions et de ses réécritures.
Car Sisyphe est tout le contraire de ce qu’un lecteur distant pourrait croire. Non, il ne s’agit pas d’un héros simpliste et buté dont la punition illustrerait la vie. C’est, tout au contraire, selon le mot d’Homère au début de l’Odyssée, un "polytropos", un héros au mille tours, comme Ulysse, son probable descendant. Rusé, il déjoue les rapines d’Autolycos qui lui dérobe nuitamment son bétail en le métamorphosant pour le rendre méconnaissable. Subtil et insidieux, il sait séduire Anticlée, qu’il possède par surprise. Magicien, il peuple la ville qu’il fonde, Corinthe, d’hommes nés de champignons. Fin négociateur, il ne révèle au dieu-fleuve Asopos où est caché son fils Égine, enlevé par Zeus, qu’en échange d’une source perpétuelle pour irriguer la citadelle de Corinthe. S’étant ainsi attiré la colère de Zeus, qui demande à Hadès de le conduire aux Enfers, il trompe Thanatos, l’enchaîne dans les fers qu’on lui réservait et s’échappe du Tartare. Ce trompe-le-mort renouvelle une seconde fois son « anabase » infernale, sa « nékyia », après avoir convaincu Perséphone de le laisser retraverser le Styx, faute d’avoir été enterré. Bref, sorte d’Orphée escroc ou ludique, Sisyphe, incarnation insolente de la « mètis », ce mélange de ruse et de calcul, est un médian qui ne se laisse vraiment enfermer dans aucune condition, capable de toute transgression, insoumis à l’ordre olympien.
Bizarre châtiment, d’ailleurs, dont le rapport avec les faits incriminés n’est pas clair. Contrairement aux métamorphosés, qui sont condamnés à vivre éternellement ce qui les caractérisait (tel l’impitoyable qui devient rocher), on ne voit pas d’emblée le lien de cause à effet. Comme si les dieux avaient voulu humilier l’ « hybris » de Sisyphe par le truchement de ce qu’il détestait le plus : la fixité et la banalité, la redite éternelle, sans excursions ni échappées possibles. Le banni sur sa colline, arpentée et descendue sans fin, témoignera éternellement qu’il fut trop libre, déconcertant, et trop rétif au destin, au point de se jouer de la mort elle-même. La punition de Sisyphe paraissait disproportionnée à Ovide, aux yeux de qui les dieux sont injustes et tourmenteurs. La pierre de Sisyphe est donc l’inversion de son histoire : la dure loi du lest et de la chute, pour sanctionner une ubiquité volage et un défi prométhéen.
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08 mars 2006
adieu à Philippe Muray
Je me souviens de ma première lecture d’Exorcismes spirituels, comme on se remémore un coup de foudre ou une révélation mystique. Ebloui par la virtuosité du style, je vis d’emblée que cette inventivité littéraire n’était pas un jeu, mais une méthode, la seule capable de retourner contre lui la verbosité aphasique de ce temps. Car l’ennui avec la bêtise moderne c’est qu’elle s’est mise à penser tout haut. Philippe Muray a vite flairé le danger d’une niaiserie grandiloquente et envahissante, engluée dans le moralisme le plus vindicatif conjugué à l’ignorance la plus crasse. Il pris le parti d’en faire rire. Il fustigea l’hébétude d’une société conviée à la festivité forcenée ; incitée à réclamer toujours plus de règles et de sanctions pour compenser la vacuité des existences privées ; éperdue d’adhésions collectives globales, bien-pensantes ou dérisoires ; rebellée contre de supposées puissances du mal (le mondialisme, la différence sexuelle, les ségrégrations diverses, la tradition judéo-chrétienne…) ; divinisant tout ce qui ne parle pas, notamment l’enfance, au sens propre ; intolérante au quotidien et altruiste à distance. Sa verve, sa drôlerie et sa profondeur vont nous manquer. Quand je sentais peser trop fort l’insanité du prêchi-prêcha ambiant, quand la rumeur des défilés des « mutins de Panurge » se faisait trop obsédante, je retrouvais machinalement quelques pages de Philippe Muray. Il me délestait de mon humeur sombre et rendait supportables nos ridicules et nos inconséquences.
8 mars 2006
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28 février 2006
Une cérémonie émouvante
Quel honneur pour moi d’être décoré des Insignes d’Officier de la Légion d’honneur des mains d’Yves Guéna, mon prédécesseur au poste de maire, lui-même grand-croix de la Légion d’honneur, qui fut l'ami de mon père avant d'être mon mentor. J'étais entouré d’une foule d’amis, de ma famille et de nombreux élus du département. J’ai souhaité qu’Yves Guéna me remette cette distinction car je lui dois mon engagement politique. Mais il ne m'en voudra pas d'avouer que mon plus grand bonheur fut de voir ma maman, 98 ans, présente, attentive à chaque mot, aux anges. Cette petite gloriole d'un moment valait la peine : elle a donné un grand bonheur à celle qui a donné sa vie à ses huit enfants.
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12 novembre 2005
ma foi dans l'inspection générale
À mes collègues Inspecteurs généraux de l’éducation nationales
Nous travaillons tous à élever le niveau intellectuel et éthique de la nation, à former des esprits positifs. Une nation forte est une nation intelligente. Nous sommes les relais nouveaux, face aux dilutions successives des instances de transmission des valeurs et des savoirs (familles, associations, quartiers, corporations etc.)
Les vingt dernières années ont permis au système éducatif français de relever le défi de l'École pour tous. On ne pourrait citer une institution publique ni une firme privée qui ait connu une telle expansion. Cette capacité à affronter l'enseignement de masse est d'autant plus remarquable que, dans la même période, la société traversait en continu des mutations rapides ou radicales, au sein d'un monde compliqué et brutal. La culture scolaire a dû résister à la séduction des images chocs et du langage déstructuré. Elle a dû répondre à des exigences nouvelles, alors que les relais habituels de la culture - la famille, le quartier, le livre - se délitaient. Elle a dû imaginer des réponses nouvelles aux besoins technologiques et professionnels de l'économie moderne, et s'interroger sur sa capacité à conjurer le chômage en inventant des formations adaptées. Elle a multiplié les filières, les options, les passerelles. Bref, on a fait flèche de tout bois.
Mais massification n'est pas démocratisation. On a beau avoir élevé le niveau culturel du plus grand nombre, il n'en reste pas moins que les inégalités scolaires continuent de refléter des clivages sociaux. Les élèves qui peinent sont toujours issus des familles les moins favorisées. Les handicaps sociaux, intellectuels ou affectifs, perçus dès le cours préparatoire de l'école primaire, se perpétuent irrémédiablement au cours de la scolarité. La "reproduction", dénoncée naguère par la sociologie, est toujours perceptible. Des zones entières, notamment dans les banlieues, semblent vouées à colmater un échec originel - et les jeunes qui en sont issus ne sont font aucune illusion sur leurs chances de "changer la vie" grâce à l'École. C'est cette fatalité qui est désormais l'ennemi à combattre pour tous les responsables éducatifs.
L'une des conditions de réussite d'une telle ambition repose sur la capacité de l'École à fournir aux enfants, très tôt, des savoirs et des savoir-faire fondamentaux. Dans le parcours scolaire comme ailleurs, tout se joue, et de manière irréversible, dès la première enfance. Ce sont de solides assises qui permettront au jeune d'acquérir, toute sa vie, de façon de plus en plus autonome, des sciences et techniques neuves et élaborées. Dans un environnement économique et social qui impose la mobilité et la plasticité, il faut une grande capacité d'adaptation. Sans un minimum de bases et de méthodes, une telle aptitude à l'évolution sera compromise.
L'école primaire est donc la clé de tout. Mais pour y réussir et pour conjurer les déterminismes culturels et sociaux, il faut en connaître les mécanismes et s'y sentir accueilli. Le système scolaire, pour ceux qui n'en sont pas spécialistes, est souvent un labyrinthe opaque et mouvant. Rien d'étonnant si les enfants d'enseignants s'en tirent généralement mieux que les autres : leurs parents possèdent les règles du jeu et sont avertis des multiples ressources possibles comme des stratégies les plus efficaces.
La mission de l'IGEN, dans ce domaine, est une garantie de démocratie : elle doit appeler à la vigilance sur les premières étapes, décisives, de l'itinéraire scolaire ; et, surtout, elle veut que soit offert à chacun le mode d'emploi, faute de quoi n'est pas garantie l'équité. La transparence est promesse de libre choix, en connaissance de causes. Je ne perçois guère de plus ardente obligation : que l'École de la Nation se fixe les mêmes principes que la République elle-même, dont la devise orne, à juste titre, nos établissements. Si l'égalité de chances reste formule creuse et lettre morte, toutes nos paroles d'éducateurs ne seront que de cyniques sophismes.
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20 avril 2005
Debout les amoureux !
Le premier matin amoureux
Plusieurs amis me demandent de placer sur mon blog cette petite conférence donnée en 2005 dans un cercle littéraire. Après réflexion et à titre d’exception, je m’y résous bien que je me sois pas certain qu’une telle rêverie ait sa place ici. Que les gens trop sérieux passent leur chemin.
Ce bizarre sujet m’a été inspiré par la manie actuelle de ne parler d’amour que par le biais de sortes de faits-divers, relatés par la presse « people » et par la téléréalité. Ainsi, un sociologue, Jean-Claude Kaufmann, voulant illustrer l’individualisme moderne, s’est amusé même récemment à analyser les attitudes des amants, se réveillant, pas très nets, au matin de leur première nuit partagée . Cioran disait qu’une nuit d’amour « dure un quart d’heure environ », mais qu’importe : le réveil reste un laboratoire de sensations, une séquence initiale essentielle, une scène primitive à déchiffrer. L’idée est profonde, car, après la fusion et les embrasements, sonne précisément « l’heure du réveil » : état des lieux, examen d’un territoire, mise en place d’un partage. L’amant devient apothicaire. Les petits détails risquent de décider l’avenir, mais, au fond, ils permettent surtout de vérifier qu’on aime déjà. Car, même s’ils semblent désagréables ou agaçants, ils cèdent et s’évanouissent, comme négligeables, devant cette évidence : « je suis amoureux ». Les mauvais corn flakes ou la salle de bains pas très nette témoignent de leur insignifiance face à mon amour. Je suis prêt à passer sur tout. Voilà bien la preuve que l’amour, c’est d’abord l’idée qu’on s’en fait. La Rochefoucauld disait que c’est entendre parler d’amour qui rend amoureux, ce qui est au fond une dé finition de l’érotisme ou, du moins, de la littérature érotique.
Oui, on a beaucoup idéalisé l’amour, notamment en occident, sans doute trop, sous l’influence croisée de Platon et du christianisme. Vous vous rappelez que, pour les platoniciens, l’amour est une sorte de possession, qu’on peut comparer à la folie ou à la transe (ce qui n’est pas très rassurant) et qui permet une sublimation vers le divin. Les poètes du début du XVIème siècle s’enivreront de ces conceptions abstraites, même si c’est le désir et son assouvissement qui se cachent derrière leurs formules : « vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ». Queneau et d’autres ont moqué ou parodié ce style avec humour : « si tu crois fillette cza cza cza va durer toujours… ». Mais la marque de ce formulaire pieux est plus ancienne : dès que l’amour dit courtois apparaît, au cœur du Moyen âge, la quête amoureuse est constamment comparée à une dévotion et à une lente ascèse pour élever l’âme, dans l’attente d’une fusion entre deux êtres, moitiés de l’œuf primal qui sera ainsi reconstitué. Au début du XIIème siècle, dans une période de trêve relative, les cours princières et seigneuriales se mettent à rechercher un art de vie plus subtil et à cultiver les beaux arts. C’est dans ce contexte et au sein des cours seigneuriales qu’une littérature, nommée « courtoisie », va pouvoir illustrer les codes de l’élite aristocratique, obéissant à des valeurs de générosité et de don de soi.
Mais pourquoi le principal des thèmes courtois est-il donc celui de l’amour idéalisé ? Il veut contraster avec le grotesque des paillardises populaires, s’ennoblir. Le lyrisme nobiliaire médiéval va élaborer une doctrine de la poésie, image et moyen d’une perfection amoureuse. L’artiste chante un érotisme spiritualisé, sans pour autant nier le désir. Mais l’amour est une tension et la poésie une discipline : le poète y traverse une expérience difficile et une aventure ascendante. Il lui faut passer par l’épreuve de la chasteté, subir une sorte d’ascétisme pour que se raffine le sentiment et qu’ainsi l’amour ne soit pas confondu avec un simple assouvissement des corps. Derrière les grands thèmes brodant autour cette théorie, on voit apparaître des pensées et des oeuvres moins convenues, plus personnelles. En effet, chaque grand troubadour de la langue d’oc apporte sa touche à la mythologie de la dame hautaine et inaccessible ou à cette réflexion sur les relations de l’amour humain et de l’amour divin.
Cette tendance est permanente : elle resurgit notamment en France, après l’italien Pétrarque, à la Renaissance, notamment dans ce qu’on nomme l’école de Lyon. Parmi les poètes lyonnais, Maurice Scève, qui vécut dans les années 1500-1560, entretint autour de lui une sorte de mystère. Homme secret, contemplatif, il semble s’être consacré aux études et à la création, au sein d’un petit cercle de fidèles sur lequel il exerçait un très fort ascendant. Nourri des idées néoplatoniciennes, il écrit une poésie concise et difficile. En 1553, il affirme avoir retrouvé le tombeau de l’héroïne de Pétrarque, Laure, dans une chapelle d’Avignon. Cette trouvaille lui semblait attester sa vocation magique. L’œuvre de Maurice Scève est Délie, un recueil de 449 dizains en vers décasyllabiques, tous écrits selon les mêmes rimes. On a donné de cette organisation des interprétations mystiques qui doivent beaucoup à l’hermétisme ou au nombre d’or. Il reste que Délie est surtout un recueil montrant un anxieux obsédé par une perfection ou un au-delà dont la femme aimée et parfaite est l’image. Il est possible que Délie soit tout simplement la poétesse Pernette du Guillet que Scève rencontra en 1536. Mais on observera aussi que Délie est l’anagramme de l’idée, ce qui nous renvoie à nouveau au platonisme. Des poètes comme Mallarmé ou Valéry admireront la forme contraignante du carré scévien (dix vers, dix syllabes) qui exige une très grande virtuosité.
Mais le cas de Scève n’est pas isolé. Dans les années qui suivent la mort de François 1er, le pays, notamment sur le plan culturel, connaît une forme d’apogée. Les grandes villes comme Paris et Lyon sont des foyers de culture et dans tous les domaines les beaux arts semblent triompher. C’est dans ce contexte que la génération née avec les années 1530 va créer un essor littéraire qui sera décisif pour notre littérature, notamment dans le domaine de la poésie. Il est vrai que la cour elle-même donne l’exemple, en protégeant les artistes ou en construisant de somptueux châteaux qui attirent des sculpteurs et des peintres. Les princes, eux-mêmes commanditaires, protègent les poètes. Dans un tel environnement social et intellectuel, la poésie va connaître une floraison particulière. Partout, de jeunes poètes émergent et se regroupent.
Le groupe principal, qui prendra plus tard le nom de Pléiade, a pour maître incontesté Ronsard. Mais Du Bellay est le premier « éveilleur » : son engagement en faveur d’une poésie rénovée exerce une véritable influence sur les jeunes lettrés de son temps. Son premier recueil est L’Olive, où il chante son amour d’une dame, sans qu’on puisse savoir vraiment de qui il s’agit. Ce recueil, influencé par Pétrarque, contribuera à la diffusion de l’idéal et de la manière pétrarquistes en France. Saisi par une langue stylisée et complexe, le motif amoureux semblant un peu artificiel, surchargé d’allusions érudites et figé en figures rhétoriques. Mais cette forme d’écriture est mimétique de son sujet puisque l’amour, chez Du Bellay, semble vécu comme une épreuve, puis comme une ascension dolente et sublime, en vue d’atteindre un idéal de pureté et de fusion amoureuse :
« Si notre vie est moins qu'une journée
En l'éternel, si l'an qui fait le tour
Chasse nos jours sans espoir de retour,
Si périssable est toute chose née,
Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l'obscur de notre jour,
Si, pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l'aile bien empennée ?
Là est le bien que tout esprit désire,
Là le repos où tout le monde aspire,
Là est l'amour, là le plaisir encore.
Là, ô mon âme, au plus haut ciel guidée,
Tu y pourras reconnaître l'Idée
De la beauté, qu'en ce monde j'adore. »
Auprès du public cultivé, L’Olive reçut donc un accueil favorable. De même, la poésie fait place à une forme de confidence où Du Bellay, de son propre aveu, a mis « du fiel, du miel et du sel », de l’amertume, de la douceur nostalgique et de la satire. Ainsi, Du Bellay anticipe le Romantisme par une poésie de la déception ou du malheur d’exister que le poème essaie de métamorphoser en ritournelle : qui chante son mal l’enchante.
Pierre de Ronsard eut aussi sur son époque, sa vie durant, un ascendant considérable : il jouissait d’une autorité et d’un prestige qui lui assurèrent la gloire et la fortune. Cette faveur, si rare du vivant d’un auteur, vient de ce qu’il sut rassembler et synthétiser les goûts humanistes et qu’il les aida à s’épanouir. Ronsard, lui aussi, exprime une conception très élevée de la poésie. Il croit que le poète compense la fragilité des choses de la vie et qu’il immortalise ce qu’il chante : telle jeune fille inconnue passera à la postérité. Ainsi, Ronsard renoue avec le vieux mythe latin du poète-mage (le « vates ») qui remplit un sacerdoce ou qui transmet des révélations. La poésie éclaire, elle donne des lumières supérieures et elle exprime des idéaux, des croyances ou des espérances. Pour l’opinion populaire, Ronsard est d’abord poète de l’amour, des Amours. La postérité, à juste titre, retient son art de formuler la sensation, tantôt douloureuse, tantôt exaltée, du plaisir d’aimer. Il n’est peut-être pas nécessaire de chercher à identifier les Cassandre, les Marie, ou les Hélène que chante Ronsard. Cette poésie affecte la naïveté et la simplicité et elle parle de l’amour universel, dans des termes qui lui donnent une intemporalité et qui semblent destinés à être appris pour être sus par cœur.
Trois siècles plus tard, la poésie dite romantique retrouvera les mêmes ambitions. La production de cette époque, entre 1820 et 1850, repose moins sur l’originalité de ses formes (même si elle a un grand souci mélodique et musical) que sur la vitalité de ses thèmes. Elle se fixe une immense ambition : dire les états d’âme d’une conscience saisie par les vertiges du temps. Délaissant la spéculation ou la ratiocination, le poète ne se réclame plus que du « moi », de la sincérité immédiate, de l’émotion vécue. Le projet est plus ambigu qu’il n’y paraît : le langage écrit résiste à la transcription directe de la subjectivité, surtout lorsqu’il est le fruit d’un travail qui le cadre et qui l’affine. L’expression directe est une illusion. C’est la réussite de cette illusion qui fait la qualité du poème romantique, grâce à une panoplie d’images hésitant entre l’intimité du réel et le délire fantasmagorique. Au demeurant, pour les grands écrivains romantiques, parler de soi c’est encore parler du monde. Dans notre âme, résonnent les accents de tout ce qui est humain. Ainsi, la poésie peut-elle s’affirmer à la fois intime et militante ou prétendre exprimer la conscience universelle au travers de la confession privée. Le poète se prend même pour un missionnaire, pour un guide, pour « l’écho sonore » du monde. La carrière de Victor Hugo prouve, pour prendre un exemple, que cette vue des choses ne fut pas totalement une fiction.
***
Revenons à nos « corn flakes » et aux petits matins d’aujourd’hui. Nous sommes loin de ces vues éthérées. Rien n’échappe au regard, même l’obscénité. La sexualité est précoce et il semblerait ridicule à bien des jeunes gens de parler d’amour en des termes abstraits ou par des métaphores. On examine ce qu’est l’amour non pas en convoquant de grandes théories sublimes, mais en scrutant simplement les comportements croisés du désir sans grandes contraintes.
Ces analyses, d’apparence triviales, touchent pourtant au cœur des choses. Car la naissance de l’amour s’assimile bien au réveil. Stendhal disait que l’amour est d’abord, au sens propre, un « ravissement », un rapt qui nous arrache à nous-même, une dépossession qui ouvre un espace inconnu, tout beau tout nouveau. Qu’il procède du coup de foudre ou de la lente cristallisation, l’amour est « épiphanie » : il se révèle à celui qui l’éprouve comme un passage, une mutation. Il ressemble à la fin d’une cécité, d’où les métaphores poétiques habituelles, qui tournent toutes autour du thème de l’éblouissement, de la clarté aveuglante, de la révélation. « Ce fut comme une apparition », résume Flaubert au début de l’Éducation sentimentale quand, sur le pont souillé d’un vapeur remontant la Seine, Frédéric Moreau aperçoit Mme Arnoux.
Notons, une fois encore, que la proximité sémantique avec le lexique de la conversion religieuse, comme le montrait dès ses origines la poésie occidentale (celle de l’amour courtois ou du pétrarquisme). Comme l’élu divin, l’amoureux se sent « ravi », tiré hors de lui-même, et il reçoit une lumière. Ce parallélisme entre l’avènement d’un ordre nouveau aveuglant et l’éveil à l’amour se fonde sur l’expérience, sur une donnée physique, et non sur une métaphore abstraite. Pour l’amoureux, voici qu’éclôt « le premier matin du monde / Comme une fleur confuse exhalée de la nuit », celle que chante l’Ève de Charles Van Lerberghe dans la mélodie de Fauré. Certes, viendront des lendemains qui déchantent, mais le premier réveil amoureux nous fait « embrasser l’aube d’été », pour parler comme le Rimbaud des Illuminations, qui conclut encore : « au réveil, il était midi ».
Nous parlons ainsi d’un effet de seuil, d’un rite d’initiation à un jour nouveau. Apollinaire multiplie les variations sur ce thème, notamment dans ses Poèmes à Lou. Mais c’est qu’il puise, tout simplement, dans le fonds mythologique et religieux de notre patrimoine. Voyez la métamorphose, sujet mythologique par excellence : elle est une façon d’illustrer physiquement le changement de degré spirituel, moral, sentimental que la passion a pu susciter. Ainsi Ovide prolonge son Art d’aimer par les quinze livres de ses Métamorphoses, immense revue des aventures de l’amour, avec une hybridation continue entre dieux et humains. Devenue source, arbrisseau, oiseau, étoile, l’être aimé continue à vivre dans son corps nouveau le changement d’état et le dépassement qu’a engendrés en lui l’amour. Virgile va plus loin : devenir eau ou feuillage, c’est une manière d’immortaliser, de manière définitivement perceptible, l’état amoureux. Tityre, dans la première Bucolique, continue d’écouter l’enchantement des arbres – où sont réincarnées des âmes amantes. Ils frissonnent comme une mélopée d’amour sans fin : « Formosam resonare doces Amarillyda silvas ». Lamartine termine son Lac sur une telle réminiscence : « Que tout ce qu’on entend, l’on voit ou l’on respire / Tout dise : ils ont aimé ». Graver des initiales dans des troncs d’arbre, c’est la même chose. Au fond, tous les romantiques ont perçu l’amour comme une métamorphose qui peut aussi changer le monde. Relisez simplement quelques strophes, dans Les Destinées, de La Maison du Berger chère à Vigny :
« Elle va doucement avec ses quatre roues,
Son toit n’est pas plus haut que ton front et tes yeux ;
La couleur du corail et celle de tes joues
Teignent le char nocturne et ses muets essieux.
Le sol est parfumé, l’alcôve est large et sombre,
Et là, parmi les fleurs, nous trouverons dans l’ombre,
Pour nos cheveux unis un lit silencieux… »
Mais cette assimilation, entre s’éveiller et aimer, nous le sentions, était, dès l’origine, inscrite dans l’idée même de poésie. L’inspiration, comme l’amour, est perçue comme un souffle novateur, une sortie de nuées, la fin d’un songe nocturne, une illumination. « Tu es le grand soleil qui me monte à la tête », écrit Éluard. Aussi comparait-on sans cesse l’inspiration du poète à une beauté féminine dont on s’éprend éperdument, pour qui on s’enflamme - précisément - et qui guide sur les chemins de l’imaginaire ou de la création : « magnus ab integro nascitur ordo », écrivait encore Virgile. Pensez aussi à ce besoin d’Orient, propre aux artistes du XIXème siècle, qui cherchent le lieu où tout renaît (en latin orior signifie ‘se lever’). La Béatrice de Dante est la figure exemplaire de cette force initiatrice, comme l’est aussi - nous l’avons déjà évoquée - la Délie de Maurice Scève. Plus significative encore est la figure de la « belle matineuse », topos de la poésie de la Renaissance, où viennent de fondre les thèmes entrecroisés de l’amour, de l’éveil, de l’inspiratrice et du changement. Écoutons le subtil idéalisme de Scève (Délie, LXXIX, 1544) :
« L’aube éteignait étoiles à foison,
Tirant le jour des régions infimes,
Quand Apollon montant sur l’horizon
Des monts cornus dorait les hautes cimes.
Lors du plus profond des ténébreux abîmes
Où ma pensée par ses fâcheux ennuis
Me fait souvent percer mes longues nuits,
Je révoquai à moi l’âme ravie
Qui, desséchant mes larmoyants conduits,
Me fit clair voir le Soleil de ma vie. »
Avouons-le, cet absolu a son revers. Quand les deux amants, délaissant toute raison et faisant sécession face à la continuité banale des choses, instituent leur propre ordre du monde, ils créent rupture ou scandale. Ils se trouvent liés d’une manière si exclusive qu’elle en devient bizarrerie et souffrance. Ce qui les unit, c’est ce qui les sépare de tout, y compris de la possibilité d’être heureux. Car ils ne veulent pas non plus que leur amour retourne à la banalité ou au quotidien. Leur amour doit conserver un caractère inouï, exceptionnel, impossible. Imagine-t-on Roméo et Juliette entrer dans une vie domestique ordinaire ? Maurice Blanchot le résume joliment dans L’entretien infini : « on ne verra pas sécher des langes au balcon de Juliette ». Depuis Denis de Rougemont lecteur de Tristan et Iseut, nous savons que « l’amour heureux n’a pas d’histoire dans la littérature occidentale ». La litanie d’Aragon (« il n’y a pas d’amour heureux ») laisse sa trace, relayant le leitmotiv des amants solitaires qui peuplent toute notre littérature : les plaintes physiques de Louise Labé (« je vis, je meurs, je brûle et je me noie »), des fatalités tragiques, telle celle qui accable Phèdre, que la clarté martyrise (« Soleil, je viens te voir pour la dernière fois »), ou de Musset, dans sa Nuit d’Août, faisant écho au « mal du siècle » de toute une génération. Et Barthes, dans ses Fragments d’un discours amoureux parle bien de cette aliénation comme d’une attente frustrée.
Mais, dira-t-on, ces vieux mythes du couple éternel et souffrant n’intéressent personne désormais. Même les poètes semblent le délaisser au profit de l’amour qui se décide et se joue dans les petits gestes du quotidien une fois retombés les embrasements et les embrassements nocturnes. Les observateurs modernes ne veulent plus disserter sur l’amour en général mais ils mettent en évidence une mutation sociale : un nouveau type de comportement amoureux, basé sur l’expérimentation. Le premier matin est un test. L’amour est sorti de son sommeil onirique des romantiques. Il entend désormais avoir les pieds sur terre. Il est pragmatique. Les élans ne tombent plus du ciel, ils partent des événements, comme autant d’exaltations du réel. L’exaltation remplace l’idéalisation. « Le bonheur à deux dure le temps de compter jusqu’à trois », disait Guitry.
Dans un temps où l’individu est roi et où l’histoire privée se fonde sur des choix variables, impromptus, cumulatifs ou contradictoires, le temps s’émiette forcément et les disjonctions sentimentales se multiplient. Entrer dans un temps différent, fût-ce sous le coup de la passion, ce n’est pas s’installer dans un immuable, mais s’ouvrir un nouveau champ du possible, aller vers « l’aventure », c’est-à-dire étymologiquement vers tout ce qui pourra bien advenir. Les amoureux, au petit matin de leur première nuit, s’offrent moins à une destinée pathétique qu’à de nouveaux instantanés, à des imprévus, à des espaces de bonheur éphémères et renouvelés. Ils restent, pour paraphraser le roman le plus lucide de ces dernières années, des « particules élémentaires ». Ils vont se tester, suivre leurs intuitions et leurs sensations, vivre au rythme d’un geste, d’un désir, d’une pulsion. Valéry, vieux raisonneur, disait qu’aimer c’est « être bête ensemble ». Il ne pensait pas seulement à l’abandon physique, donc bestial, de l’érotique amoureuse. Il nous rappelle que l’amour est aussi régression, enfantillage, émerveillement béat même devant des niaiseries, du moment qu’elles sont partagées.
L’ironie flaubertienne a épuisé génialement ce sujet : chez lui, les amoureux s’enlisent dans leur béatitude, qui les fait radoter, bêtifier ou se taire. Ils « bovarysent ». Ne soyons pas si pessimistes et défions-nous du sarcasme de Flaubert, qui, comme chez Maupassant, est surtout aigreur et misanthropie. Soyons plutôt - nous y revenons - stendhaliens, donc égotistes. Retenons que l’individualisme des modernes s’accommode mal des grandes passions éternelles. Chacun veut aujourd’hui se réaliser, éventuellement en passant par la vie de couple, mais sans que cette façon de vivre à deux puisse subordonner la réalisation privée et intime de soi. La famille est donc éclatée ou « recomposée », comme on dit par euphémisme, ce qui suppose que l’enfant assume vite l’errance et découvre tôt l’autonomie. Nous sommes des « particules élémentaires », telles que les décrit Michel Houellebecq. Je ne suis pas sûr qu’on ne lui ait pas compliqué la vie : le monde ouvert mais glauque et flasque, dans lequel il doit évoluer, est peut-être plus aliénant que celui, bardé de règles et d’interdits, d’autrefois.
Mais ne soyons pas ronchons et revêches. Revenons au matin, quand le fruit n’a pas encore passé la promesse des fleurs, et que les jeunes amants éprouvent ce que rimait le nostalgique Ronsard dans ses Amours de Marie :
« J’ai l’âme de regrets pour un lit si touchée,
Que nul homme jamais ne fera que j’approuche
De la chambre amoureuse, encor moins de la couche,
Où je vis ma maîtresse au mois de mai couchée […]
J’en ai tel souvenir que je voudrais qu’à l’heure
Mon cœur pour n’y penser fût devenu rocher. »
N’est-ce pas simple et superbe, ce chuchotement d’un désir qui vibre encore ? La littérature s’épanouit, comme l’amour, dans l’attente. C’est dire si elle est mal adapté désormais à la frénésie de notre quotidien.
11:50 Publié dans Coup de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


