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27 avril 2007
Le dur désir de durer
On sait bien que rien n'est jamais joué et qu'il faut rester vigilant jusqu'à la dernière heure. Mais, je le crois, dans quelques jours, Nicolas Sarkozy sera le nouveau président de la République. Il va insuffler à la nation son énergie et sa détermination. C’est un élan novateur qui se dessine. Quel dommage que François Bayrou, une fois encore, vienne troubler le jeu, en méprisant les règles constitutionnelles du second tour ! Je pense que ce comportement de dépit et de hargne va finir par se retourner contre lui, tant devient patente sa tactique individuelle. Il veut durer et, partant, il devient dur. Je ne comprends pas, d’ailleurs, son déport vers la gauche. Sur les 18 propositions de l’UDF, nous en approuvons 16 : nos deux points de divergence portent sur l’utilité d’un second référendum relatif à la question européenne et sur la proportionnelle appliquée immédiatement aux législatives. Pour le reste, nous sommes proches, alors que l’écart entre les idées de gauche (sur l’impôt, sur les 35 heures, sur le rôle de l’État ; sur « égalité » et « égalitarisme » ; sur la liberté d’entreprendre ; sur le mondialisme et le libre-échange etc.) et les idées de l’UDF saute aux yeux. Quant au nouveau parti, le curieusement nommé P. D., ce sera déjà le sixième auquel F. Bayrou aura participé ou qu'il aura contribué à créer...
On ne peut à la fois ressasser le besoin de moralisation de la vie politique et organiser brouillage, bredouillage et bidouillage. Ces combinaisons bavardes et confuses nuisent au pays. Les Français sont de plus en plus soucieux du local, du proche, du tangible. Ils se soucient peu des postures. Ils votent moins par reconnaissance ou par idéal que par intérêt. Ils attendent simplement un projet qui leur fasse percevoir des enjeux qui les concernent. La politique, à leurs yeux, doit inventer une utopie du possible. Les consciences s’éveillent dès qu’on est dans le concret, faute de quoi elles renâclent et se plaignent. On voit bien ce qui intéresse les gens, pêle-mêle : la formation et l’école ; l’efficacité de la fonction publique ; la sécurité ; les retraites ; l’impôt ; la ville et les quartiers ; la santé ; la cohésion sociale… Le projet de Nicolas Sarkozy a bien ce souci pragmatique et il veut répondre à ces désirs. Ce qui suppose des idées claires. Tous les replâtrages de dernière minute manifestent refus ou calculs. Et, pour le dire brutalement, ils piétinent l'intérêt général.
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19 avril 2007
Allegro con moto
Je feuillette le dernier livre où Claude Allègre se lâche : Dix questions plus une à Claude Allègre sur l’école (Michalon, 2007). J’y retrouve son habituel mélange de bon sens et d’incongruités, combinaison qui me laissait déjà perplexe quand je fus « son » doyen de l’inspection générale, en 97-98. Nos relations étaient tendues et cordiales à la fois car je ne savais jamais si ses propos (et ses injonctions à l’adresse de l’I. G.) étaient des provocations, des approximations ou des traits de génie. Mais, pour dire les choses simplement, je l’aimais bien et je le croise toujours avec plaisir.
Je vois qu’il défend désormais un examen d’entrée en 6ème et le redoublement : « Le niveau moyen des élèves baisse incontestablement, et la différence de niveau entre les meilleurs et les moins bons augmente. La raison essentielle me paraît être la disparition des contrôles qui, jadis, permettaient le passage d’un niveau à un autre. On ne permet pas de prendre la route à ceux qui ne parviennent pas à obtenir leur permis, on ne laisse pas plonger dans la piscine ceux qui ne savent pas nager… Selon les statistiques, 20% des élèves qui entrent en sixième ne savent pas lire. Je suis plus pessimiste encore. J’estime que 30% des élèves qui entrent en collège ne lisent pas vraiment couramment… Qu’un élève soit zoulou ou qu’il soit né dans le XVIe arrondissement à Paris, que ses parents travaillent ou qu’ils soient au chômage, s’il ne sait pas lire, il ne sait pas lire ! Et rien ne sert de le faire passer en sixième dans ces conditions. On a supprimé tout contrôle à l’entrée en sixième. Cette suppression a été la conséquence de la pression des syndicats qui l’ont demandée au nom d’une sorte d’égalitarisme tout à fait ridicule ». Il s’en prend ainsi « au sentiment "égalitarien" qui s’est installé dans l’Education Nationale ». Soit, mais qu’est-ce qu’on fait de ceux qui ne passent pas d’une classe à l’autre ? Silence là dessus. L’examen et le couperet ne changeront rien à l’affaire si les méthodes n’évoluent pas et si le système n’est pas assez souple pour s’adapter aux cas individuels les plus délicats.
Par ailleurs, inutile de dire qu’Allègre taille un sombre costume à Ségolène Royal dont «l’ambition est le moteur principal dans la vie… hautaine et distante avec ses collaborateurs et le personnel, surtout celui du bas. Son sourire n’apparaissait que par utilité. Son humour était nul. Son intérêt pour la culture, les arts ou le théâtre ne m’est jamais apparu. Son seul centre d’intérêt était la politique, les médias et ce que l’on y disait d’elle ». Il la montre « sans pensée politique construite… qui ne travaille ni ne réfléchit beaucoup sur les grands problèmes… qui n’a pas de structuration politique et ne se soucie nullement d’en avoir». Et il conclut : « On ne s’étonnera pas qu’après l’avoir fréquentée de près, le sentiment qui domine chez moi soit l’inquiétude ». Je ne fais que citer (à moins que la lecture aussi me soit interdite par mes bienveillants censeurs). Je ne fais pas de commentaire. Mais, visiblement, au P.S., on sait jouer à « Salut les copains »... allègrement.
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18 avril 2007
Sur l'identité et l'universalité françaises
Encore et toujours ce débat sur l’identité et l’intégration, avec cette sorte de rictus qui défigure subitement les plus raisonnables des gens, dès que le sujet est abordé. Voyons les choses objectiment. Oui, la mondialisation a aussi cette conséquence : une mobilité quasi universelle, une mixité accrue. Mais est-ce si neuf, finalement ? Le Français est français par volonté, parce qu’il le désire ou l’a choisi. Cette spécificité était déjà relevée par Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? : la France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective de la nation, à la différence des Allemands, par exemple, qui ont pu adhérer à une conception ethnique. La France trouve sa cohésion dans un vouloir-vivre partagé, dans une sorte de contrat social sans cesse renouvelé. C’est ce souci d’intégration dans un espace républicain qui a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir Français c’est devenir citoyen français. La France est moins une origine qu’un projet, creuset où s’estompent les différences et les convictions privées.
Voilà pourquoi prévaut chez nous le droit du sol, à l’opposé d’autres nations qui privilégient le droit du sang, hérité des Anciens régimes. Certes, notre droit a beaucoup fluctué depuis la Révolution, mais il en reste une trace profonde dans nos mentalités et dans nos symboles. Les débats actuels sur l’intégration, l’identité, la laïcité et le communautarisme le prouvent d’évidence. Cet « être français » a limité l’influence des idéologies sur nos modes de gouvernement : les systèmes totalitaires ont eu moins de prise sur nous parce que personne ne peut réduire la « francité » à un monopole de pensée ou d’organisation. Voilà pourquoi, sans doute, nous préférons les questions aux réponses, la diversité assumée à l’unicité forcée. Notre identité est un ensemble d’altérités acceptées et consentantes, même si elles sont souvent prêtes à renâcler.
Notre patriotisme se confond donc avec un universalisme. Il renvoie non à une idéologie mais à un idéalisme, notamment celui des Lumières et des droits de l’homme, par essence universalistes. Quand on voyage, on croise partout des gens qui sont devenus amoureux de la France et qui ont appris le français par adhésion à notre culture ou à nos valeurs. C’est là toute la différence avec l’anglais : l’anglais vient à vous, par utilité, mais l’on vient au français, par choix. Même dans des pays où la langue française n’a plus d’usage économique, nos établissements scolaires sont fréquentés par l’élite autochtone, pour laquelle la conception française du savoir et des arts reste un modèle insurpassable. Je sais bien que cette prétendue supériorité humaniste est un mythe. Elle peut alimenter un chauvinisme ridicule et c’est souvent que les étrangers critiquent notre arrogance et nos attitudes dominatrices, parfois à juste titre. Mais c’est ainsi, illusion ou non : la France rayonne par une sorte d’universalité, avec une résonance qui va bien au-delà de ses moyens réels. Victor Hugo comparait ses Misérables à la « vocation française » : « la fraternité pour base et le progrès pour cime ». On aimerait que ces idées, qui font notre grandeur, ne soient pas galvaudées en polémiques chauvines et xénophobes. Mais la période n’est pas propice à des approches modérées… Vivement que cela se termine !
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14 avril 2007
Propos sur Alain
La mort prématurée d’Alain Etchegoyen, après une brève et brave lutte contre la maladie, va priver la France d’un esprit supérieur et d’un auteur brillant. Je perds aussi un collègue à qui me liait une amitié ancienne et vivace. Nous nous étions connus à Louis-le-Grand, en 85 : il enseignait en prépa-HEC et moi en khâgne. Une improvisée discussion viniphile, sur les Condrieu et sur les Pomerol, dans ces lieux austères, ouvrit nos entretiens qui ne devaient plus jamais cesser de s’élargir et de s’approfondir. Ce normalien, professeur de philosophie, n’a pas seulement fasciné des générations de classes préparatoires. Il s’intéressait à tout : à l’éthique, à l’économie, à la transmission du savoir ou à la question du pouvoir. En précurseur, il a vu la culture humaniste comme un modulateur des relations au sein de l’entreprise : il conseillait des industriels de premier plan, s’était fait estimer de personnalités comme Francis Mer ou de la famille Michelin. Nous collaborions et il semblait que nos itinéraires nous obligeaient à nous croiser sans cesse, comme en 97-98, quand j’étais doyen de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, tandis qu’il conseillait (et tempérait) Claude Allègre et détestait (déjà) Ségolène Royal, contre laquelle il fit récemment un pamphlet. Jean-Pierre Raffarin, qui a du nez et du cœur, en fit un Commissaire au Plan atypique et génial, avant que le Premier Ministre suivant ne le chasse brutalement en le priant « de se taire », ce qui fut le plus sûr moyen de le faire hurler et dénoncer. C’était un homme à la fois rêveur et acéré, capable de manier des concepts grandioses mais aussi de se révéler un polémiste redoutable. Il recevait les personnalités les plus diverses, chez lui, en concoctant lui-même une cuisine de chef, après avoir fait ses courses aux quatre coins de Paris, car il connaissait la boutique idéale pour chaque produit. Il choisissait les vins avec amour. Rien n’était banal avec lui (pas même sa vie privée, assez rebondissante) et je n’oublierai jamais le jour où je lui remis la Légion d’Honneur, dans une sorte de cabaret où se chantaient les tubes des années 80 : ce fut une cérémonie drôle et sérieuse à la fois. C’était tout lui, là encore : nul cynisme, de la profondeur et un faux détachement, avec cette grâce négligée qu’apprêtent, par élégance pour autrui, les intelligences sans illusion ni renonciation. En ces temps de brutalité et d'acrobaties arrivistes, ce relativiste perspicace nous manque plus cruellement encore.
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