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29 novembre 2006
Du pain et des jeux
« Le peuple était là, spectateur : il assistait à ces combats comme aux jeux du cirque et appuyait chaudement de ses exclamations et de ses battements de mains tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là. Chaque fois que l’un des partis faiblissait, s’il voyait les vaincus se cacher dans les boutiques ou se réfugier dans quelque maison, il demandait à grands cris qu’on les en arrache, qu’on les égorge. Car, les soldats étant tout entiers au sang et au carnage, les dépouilles revenaient à la foule. Horrible et hideux était le spectacle qu’offrait la ville entière : ici des combats et des blessures ; là des bains et des cabarets ; à côté de flaques de sang et de tas de cadavres, on voyait des prostituées et des travestis ; tout ce qu’une oisiveté dissolue crée de débauches, tout ce qu’une prise d’assaut impitoyable entraîne de crimes : on aurait pu croire que la Ville était à la fois en fureur et en rut ».
Ce texte n’est pas extrait d’un journal de la semaine dernière commentant les ultimes exactions de nos nouveaux barbares, ces hooligans du foot, racistes et haineux. Non : il a été écrit par Tacite à la fin du 1er siècle, dans ses Histoires (III, 83). Volontairement, il mêle dans son récit le thème de la guerre civile et celui de la folie des stades. Car il avait compris ce que nous ne voulons pas voir : ces brutes braillardes et débraillées sont un symptôme et un produit. Nous les avons enfantés. Leur bestialité résulte aussi des excitations marchandes que la société invente sans cesse pour les pousser « à s’éclater », comme on dit si bien. Ils ressentent confusément que ce milieu du foot (contrairement au rugby) porte les stigmates de la société de consommation dans toute son horreur, celle "du pain et des jeux" : il suffit de citer simplement les sommes en jeu pour "acheter" un joueur (j'allais dire "un gladiateur") ou pour diffuser des matches. Les belles âmes qui reprochent son zèle à Nicolas Sarkozy, quand il en appele à un réveil collectif, en y dénonçant je ne sais quelle réaction répressive, sont moins des sots que des ignorants. Ils ne savent pas « tout ce qu’une oisiveté dissolue crée de débauches ». Ils regardent autour des choses, pas dedans.
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21 novembre 2006
La méthode royale
Pour savoir ce qu’elle pense, Ségolène Royal a décidé d’écouter tout le monde : voilà tout le projet. En gros, elle souhaite cependant que les « remontées du terrain » permettent « de proposer aux Français une société plus juste ». Bien vu.
On ne saurait s’opposer à cette méthode. Mais je doute qu’elle puisse produire autre chose que des pétitions de principe, des catalogues de droits ou des vœux pieux. On verra que la légitime demande de justice en société se dispersera dans l’admonestation morale, dans la dénonciation des décideurs ou dans la repentance. On assistera encore à la montée de droits subjectifs avec des exigences "citoyennes" qui étaient naguère, à dire vrai, totalement privées (droits sexuels, droits des enfants, affirmations éthiques ou religieuses originales etc.). Or je crois que cet individualisme, présenté comme une méthode démocratique miracle) affaiblit les institutions politiques (les élus, le parlement) mais aussi les instances sociales (école, églises, syndicats, partis).
Pour qu’une société soit juste, il ne faut pas voir le citoyen comme un individu concret, traversé d’états d’âme compassionnels ou de convictions abruptes, mais comme un sujet de droit qui jouit des droits politiques (libertés de conscience, d’expression, d’innocence présumée, etc.) et qui doit, en échange, respecter les lois ou participer aux dépenses et obligations collectives. Quoi qu’en pensent les maniaques du défilé, la sincérité des manifs ne saurait avoir le même poids que la légitimité du législateur. Car notre conception du droit n’est ni naturelle ni universelle : elle suppose que l’individu renonce à ses enracinements particuliers ou qu’il n’excipe pas de sa singularité privée dans l’affirmation de l’égalité de ses droits. Se distinguent ainsi l’homme privé (avec sa naissance, sa culture, son destin, ses convictions) et l’universalisme du citoyen. Voilà pourquoi il a fallu séparer le religieux du politique. Voilà pourquoi aussi se maintient une tension entre l’idéal de la participation directe du citoyen au pouvoir et la nécessité de passer par des représentations.
Certes, on peut dénoncer l’illusion d’une liberté et d’une justice réelles quand les moyens matériels dont disposent les citoyens sont inégalitaires. La vie quotidienne nous rappelle sans cesse combien les individus sont divers et inégaux, face à une idéologie de la citoyenneté qui se fonde sur l’égalité civile, juridique et politique. La comparaison entre le vécu et les valeurs suscite une frustration qui ne fait que s’universaliser. Les alter-mondialistes récupèrent une partie de cette angoisse, comme l’a montré la querelle sur la constitution européenne, qui travestissait le nécessaire traité général entre les pays d’Europe en vaste entreprise antisociale, avec son futur cortège d’opprimés et de délocalisés.
Ainsi en est-on revenu à la classique confusion entre justice et égalité. Ni sur le fonds de son discours, ni sur cette méthode qu’elle propose, je ne crois que Ségolène Royal puisse nous aider à le dissiper.
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17 novembre 2006
Plus royaliste que moi, tu meurs
Que vous disais-je ? Le suivisme bien pensant et moralisateur de Ségolène Royal ne pouvait que séduire. Voilà qui ne devrait pas l'inciter à dire quoi que ce soit qui vaille, puisque sa recette fumeuse fonctionne. En fait, elle est le digne successeur (doit-on dire sucesseuse ?) de Mitterrand qui passa sa vie à noyer le poisson, à naviguer à vue et respecter sa devise : "on ne sort de l'ambiguité qu'à ses propres dépends". Souvenez-vous de cet opposant qui tempêtait et outrageait un régime dont il abusa ensuite sans scrupule, confondant ad nauseam les privilèges de sa coterie privée et l’intérêt de la nation, sans cesser de chapitrer et sermonner le bon peuple cependant. Cet "Evita peronnelle" est bien partie pour faire de même.
12:12 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15 novembre 2006
B-O, bo, bobo...
Amusé par sa gaffe invitant les professeurs (la base de son électorat) à se mettre au travail, 35 heures par semaine, je me mets à écouter, derrière les mots, ce qui sous-tend la parole de Ségolène Royal. Tous les esprits lucides ont déjà brocardé son ton évasif, ses argumentaires approximatifs et son propos fadement moralisateur. Mais ce qui me frappe le plus, c’est le plat conformisme de son langage « bobo » : elle parsème ses discours de ces étiquettes automatiques qui signent son obsession de capter l’air du temps : tout y est « éthique », « citoyen », « durable », « responsable » et « pluriel». Comme si tout ce qui est « pluriel » en devenait forcément plus respectable (majorité plurielle, gauche plurielle, sexualité plurielle, Europe ou société plurielles…) ; comme s’il suffisait d’être autre ou différent pour sembler meilleur. En revanche, rendre semblable à soi, assimiler, sent le souffre désormais, voire paraît criminel.
J’y vois la preuve que le « ségolisme » est une chambre d’écho de la doxa la plus basique, telle cette manie moderne de nous extasier devant les traditions vétustes, même quand elles enferment dans des croyances stupides ou oppressantes et qu’elles imposent des comportements insultants pour la raison, transmis sans mutation ni transformation. Faudra-t-il un jour, pour respecter l’autre, se pâmer, comme le font déjà naïvement des esprits égarés, devant des cultures qui broient la pensée, où la femme stérile est répudiée, la femme adultère mise à mort par lapidation, l’adolescente qui « a manqué à la chasteté » pendue en public, où le témoignage d’un homme vaut celui de deux femmes, où l’on pratique des sévices corporels variés ? Je préfère m’en tenir à l’antique et saine morale humaniste, celle qui se fonde sur l’idée que chaque homme « porte en lui l’humaine condition », unique et universel. Depuis que la culture ne se dit qu’au pluriel, on a parfois le sentiment que l’on nomme « cultures » des coutumes ou des comportements (y compris ceux de voyous, d’analphabètes et de gangsters) où la pensée n’a aucune part. Mais je reconnais bien volontiers que de telles idées ont peu de chance de mobiliser des suffrages, puisque l’essentiel n’est pas de penser mais de flatter, et de courir après les idées reçues ou les préjugés du moment. Quitte à accréditer la légende que les professeurs ne font rien, ce qui insultant et faux.
Bref, la logomachie ségolinienne est une insipide démagogie, voilà tout. Normalement, elle devrait donc réussir.
08:50 Publié dans Coup de gueule | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10 novembre 2006
Appel gaullien
Nicolas Sarkozy a choisi la date du 9 novembre pour rappeler ce que nous devons au général de Gaulle. C'est à juste titre qu'il le cite comme un homme "de rupture" et qu'il souhaite s'en inspirer pour demain : "C'est en pensant à son exemple, dit-il, que j'en appelle à la rupture avec nos échecs" et "que je veux rompre avec une certaine façon de faire de la politique". "Je veux créer une nouvelle relation avec les Français faite de respect de la parole donnée, de vérité, d'authenticité, d'honnêteté".
Nicolas Sarkozy a également plaidé pour "un nouvel humanisme fondé sur la responsabilité plutôt que sur la précaution, la compréhension et le respect plutôt que la rivalité, la fraternité plutôt que sur l'égoïsme". "La France a vocation à promouvoir ce nouvel humanisme (...) Je veux être l'homme qui dénonce les injustices pour mieux les combattre. Sans un diagnostic courageux, on ne peut s'attaquer aux causes du mal". "Je refuse toute présentation idyllique de la mondialisation. Je ne ferai pas croire que tout le monde y gagne".
Inutile de dire que ces propos iront droit au coeur de tous ceux qui ne se satisfont pas du suivisme ambiant. J'ai l'impression qu'il sont de plus en plus nombreux. Pourvu que les coups portés à cet idéal ne viennent que de la gauche et non des officines aigries qui se réclament de notre propre camp... Car je ne crois pas que Ségolène Royal puisse gagner, mais, en revanche, nous savons parfaitement nous faire perdre nous-mêmes.
12:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06 novembre 2006
Tournez manèges...
Les magazines ont une révélation par semaine, inspirée par le mol yoyo des sondages. Une petite vaguelette suffit pour tourner au tsunami. La semaine dernière, vous avez dû constater que c’était le tour de François Bayrou. Subitement (et, hélas pour lui, provisoirement sans doute), il incarnait aux yeux de la presse toutes les espérances, les idées les plus lumineuses, l’outsider tant attendu, le messie politique de 2007... On a exhumé ses photos d’école, ses souvenirs d’enfance, ses réseaux, ses amis, sa photo aux Antilles avec un collier de fleurs, ses menus préférés, sa retraite pyrénéenne, ses héros dans la vie etc. Il a donné des interviews sur tout et partout. J’en suis heureux pour lui, que je connais depuis longtemps et pour qui, en dépit des vicissitudes politiques, j’ai une vraie affection. Mais ce n’est d’ailleurs pas à François Bayrou que je voulais en venir. Non, quoi, c’est normal : chacun son tour, somme toute. Il le mérite autant que les autres. Nous aurons, dans les semaines qui viennent, d’autres vapeurs d’encens de ce genre. Défileront postures et figures. Le tout, c’est d’occuper le lecteur pendant six mois, en organisant des hauts et des bas, des chutes et des remontées, des photos de première page où l’un sourit et l’autre pas. On pourrait presque jeter dans un chapeau les noms de tous les premiers rôles de notre vie politique et en tirer un au hasard, chaque lundi, histoire de s’en occuper pendant les six jours qui suivent, en attendant le tour du suivant. Car la politique, en France, c’est un jeu entre des personnes, plus qu’entre des idées. On pense à cette «star académie» où des piailleurs sont élevés en batterie et tirés tour à tour hors de leur box, en fonction des besoins. Tournez, tournez manèges… Pendant ce temps là, des émissions décrivent la politique comme un obstiné petit jeu de massacres entre amis, dans une quête du pouvoir qui, une fois atteint, semble perdre toute consistance. Don Juan aurait donc raison : il n'y a de beau que la chasse. Après la prise, l'objet n'a plus d'intérêt. Puisse-t-il se tromper.
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