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29 septembre 2006

Dis-moi ce que tu parles...

Le sommet mondial de la francophonie à Bucarest nous rappelle que des millions de femmes et d’hommes disposent en commun non seulement d’une langue mais d’un patrimoine. L’anglais vient à nous par utilitarisme. On va au français par désir. Car le français porte en soi des valeurs et une conception du monde. Pour bien des hommes, c'est une langue de paix et de dialogue entre les cultures, qui dit la démocratie et un idéal de développement humain.

180 millions d’individus parlent le français. 82 millions qui l’apprennent tous les jours. Avec 63 États et gouvernements répartis sur les cinq continents, des civilisations contrastées, des niveaux de développement différents, la francophonie est en soi un espace pluriel. Elle est engagée intimement en faveur de la diversité culturelle. Car un monde qui ne parlerait qu’une seule langue, avec des habitudes calquées sur un seul mode de vie dominant, serait un monde oppressant et appauvri. Aussi les francophones se sont-ils mobilisés pour que les politiques culturelles soient équitables en droit pour tous les Etats.

Ainsi, se réclamer de la francophonie, ce n’est pas tant exceller dans l’art du verbe que d’avoir son mot à dire dans un monde à faire. Bref, là comme ailleurs, c’est combat légitime, qu’il faut mener avec détermination. Raison de plus pour apprendre, ici et maintenant, à nos propres enfants le maniement exact de leur langue. Ce n'est pas jouer les vieux ronchons que constater, sur ce plan, une dégradation générale...

28 septembre 2006

Il y a de l'eau dans le gaz...

Je me demande ce que les jeunes français peuvent penser du débat sur le rapprochement entre GDF et SUEZ. Ils savent sans doute l'importance des questions énergétiques. La sécurité des approvisionnements en gaz naturel et la préservation d’un prix compétitif de l’énergie les préoccupent comme tout le monde. Mais leur approche est d'abord écologique et je les entends autour de moi qui s'inquiètent surtout sur notre capacité à trouver des solutions alternatives.

Mais ce n'est pas ce qui m'inquiète. Ils regardent le législateur à l'oeuvre avec bien du scepticisme. Car quelle image donne-t-on de la représentation nationale quand on dépose 137 000 amendements, dont l’utilité reste souvent à prouver, dans le seul but de procrastiner et troubler le jeu, sans débat réel sur les enjeux. L’édition de ces amendements a nécessité au minimum 13 millions de pages, soit une pile de papier dont la hauteur cumulée dépasserait de 4 fois la Tour Eiffel ! Et je ne dis rien des coûts exorbitants dûs à ce comportement...

Les socialistes hurlent au démantèlement du service public. Oublient-ils que l’ouverture à la concurrence des marchés de l’électricité et du gaz a été décidée sous le Gouvernement de Lionel Jospin, par le vote de la loi du 10 février 2000 relative à la modernisation et au développement du service public de l’électricité ? Ignorent-ils que ce processus a ensuite été confirmé par le Conseil européen de Barcelone des 15 et 16 mars 2002. Lionel Jospin, Premier Ministre de la France, déclarait alors « Nous avons accepté d’entrer dans le processus d’une libéralisation maîtrisée et progressive ». C'est l'époque où tous les leaders socialistes ressassaient la nécessité d’ouvrir à la concurrence le marché de l’électricité et du gaz en France, tout en réformant les statuts de GDF. Autre rappel : Laurent Fabius (RTL le 24 avril 2001) : « Vous ne pouvez bien vendre du gaz qui si vous en produisez, or Gaz de France ne produit que moins de 5% de son gaz et il faudra tôt ou tard qu’il y ait une réforme pour permettre de l’intégrer à un autre gazier ou un autre producteur de gaz ».

L’obstruction systématique au Parlement est puérile et mensongère. Une fois encore, la crédibilité politique est mise à mal. Oui, j'insiste : que pensent de tout cela les jeunes, à qui nous professons une morale et une raison qu'ils ne voient pratiquées par personne de responsable ?

22 septembre 2006

Les mots et les choses

On sait comment les civilisations finissent : quand le formalisme a sclérosé toute vitalité, quand les rites ou les théories oppressent la bonne foi, quand les mots ne recouvrent plus aucune réalité. Ce risque est grand pour les religions et elles ont souvent sombré parce qu'une maintenance routinière se substituait à la foi, comme on le vit avec l’extinction de l’immense appareil religieux égyptien, puis ptolémaïque, ou avec l’affaissement de la riche religion romaine à partir du 2ème siècle face au christianisme et aux cultes orientaux. On connaît la légende : tandis que le concile de Byzance dissertait du sexe des anges, les envahisseurs s’apprêtaient à l’assaut final.

Ce mal est en train de nous gagner. Le pape Benoît XVI se hasarde-t-il à dire que « Dieu n’aime pas le sang » et voici que, de tout côté, on s’étrangle d’indignation, y compris chez les dits « modérés » (c’est quoi, d’ailleurs, un modéré qui défend la déraison et la violence ?) tandis que des fondamentalistes et des fanatisés (souvent ignares en toutes choses) en profitent pour ajouter à la longue liste de leurs attentats et de leurs proscriptions.

Autre exemple, le ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy constate une vérité d'évidence, que tout responsable de terrain peut confirmer : la dissuasion ne fonctionne plus dans certains quartiers chauds, auprès d’une jeunesse, surtout issue de l’immigration, qui ne respecte ni ne craint plus rien, vivant de trafics et de rapines diverses, lapidant les forces de l’ordre, moquant toute autorité, fût-elle judiciaire. Il en appelle à la responsabilité de chacun, y compris des juges. Chœur des belles âmes : « On attente à la séparation des pouvoirs, on insulte la République, on demande excuses et/ou démission ! ». Ce grand cirque des offusqués en C6 ou Vel Satis, exigeant tous les jours, sur divers sujets, des repentances officielles ne règlera rien, comme d’habitude. Je ne sais pas si on attente à la République en critiquant la machine pénale. Mais je crois qu’il n’y a plus de République du tout quand on fracasse impunément des policiers à coup de barre de fer.

Pendant qu’on pérore, une marginalité prospère. Débarrassée des interdits, des bornes et des limites, elle expérimente une immense nurserie brutale où le bien et le mal s’effacent dans une régression incontrôlée. Ce n’est pas contre cette jungle que les bonnes consciences s’insurgent, mais contre les mots qui la décrivent. Ainsi s’habitue-t-on à une morale de l’intention, dogmatique, forcément pure du fait des convictions édifiantes qui la construisent, en dépit de l’expérience réelle. La morale politique ne consiste plus à agir moralement, mais à énoncer le bien sous formes de pétitions, d’admonestations, de sermons comminatoires.

Cette haine du vrai et ce mépris du concret ont trois conséquences : 1. personne ne croit plus à ce qui se dit « en haut » puisque l’inadéquation avec l’expérience saute aux yeux ; 2. les voyous courent toujours et « niquent » plus que jamais l’autorité ; 3. ceux qui voudraient qu’on agisse se tournent vers les idées expéditives et frustes.

Nicolas Sarkozy a raison de considérer comme salvateur que la vérité soit dite. Et la vérité, on le sait depuis l’Ecclésiaste ou depuis Socrate, est en soi un scandale.

20 septembre 2006

Benoît XVI illustré par l'exemple

La conférence de Benoît XVI du 12 septembre à l'université de Ratisbonne, devant un prestigieux auditoire universitaire, portait sur les relations entre la foi et la raison, donc sur le dialogue et la paix entre civilisations. Le pape, qui est avant tout un éminent théologien, a rappelé qu' "agir contre la raison est contraire à la nature de Dieu", alors que pour l'Islam, "la volonté de Dieu n'est liée à aucune catégorie humaine, pas même celle de la raison". Cette citation, qui n'avait rien d'agressif, a provoqué un tollé général, quelques attentats, des assassinats, des défilés haineux, des menaces de morts etc. Même les "modérés" exigent des "clarifications" : on a envie de leur dire d'apprendre à lire, car on ne saurait être plus clair...
Ainsi est-il démontré que Benoît XVI ne croyait pas si bien dire, quand il affirme que le refus des limites de la raison objective conduit à l'autodestruction et à la violence aveugle. Et que penser de la presse qui relaie (avec complaisance et indignation sélectives) la "maladresse" de ce pape, dont la faute est de trouver discutable l'idée que Dieu puisse enjoindre à l'humanité de bien vouloir s'entretuer ? On aimerait la même protestation vertueuse quand l'Iran réclame la destruction d'Israël ou que divers imans de toute la planète appellent à la terreur universelle... Mais le catholicisme s'est habitué à ces distorsions : on peut le caricaturer, l'insulter, l'agresser, envahir ses églises, le tourner en dérision sans risque. Mais gare à qui touche une autre croyance. Là, on ne rigole plus. J'attends que des sans-papiers envahissent une mosquée ou une synagogue. Le choeur de bien pensants criera à la profanation et on les videra sans ménagement. Mais tant qu'on est dans une église, ce n'est pas grave...

12 septembre 2006

La carte scolaire

La carte scolaire fait la Une de cette rentrée scolaire 2006/2007, au point que même le Premier Minsitre a fini par s'en mêler. C'est un sujet que je crois bien connaître et sur lequel j'ai fait naguère des propositions. Dans ma propre ville, à Périgueux, nous y avons quasiment renoncé dans le premier degré au profit d'autre modes de régulation.
J'ai été invité à m'exprimer dans les colonnes du Monde. Voici l'essentiel ce que j'ai répondu aux questions de C.Rollot :

« Nous savons tous que le système de la carte scolaire ne fonctionne plus. Conçue comme un outil de mixité sociale lors de sa création, elle produit aujourd’hui les conditions de la ségrégation sociale.
Il n’y a de sectorisation que pour ceux qui ne savent pas comment on peut la contourner. Les stratégies d’évitement se raffinent d’année en année. L’achat immobilier, le choix des options, ou l’inscription dans un établissement privé par exemple sont des moyens qui ne peuvent être déployés que par les familles aisées ou diplômées.

Supprimer la carte scolaire implique une réflexion sur la façon de mieux réguler la cohorte des flux scolaires. Parmi les pistes envisageables, on peut imaginer dans les grands lycées parisiens un système de quotas par exemple, qui imposerait à ces grands établissements de prendre une part d’élèves en difficulté ou issus de milieux défavorisés, un peu à l’exemple de ce que l’Institut d’études politiques de Paris (IEP) a mis en place avec ses conventions éducation prioritaire.
Une autre piste pourrait consister à essayer de faire venir dans certains établissements les enseignants les plus chevronnés afin de rendre ceux-ci plus attractifs. On peut aussi réfléchir à ce que cette redistribution des flux scolaires se fasse sous l’autorité accrue des autorités locales.
Il faut remplacer la carte scolaire par une multitude de solutions adaptées aux besoins locaux. Car le problème de l’évitement ne se pose pas de la même façon dans une petite ville ou à Paris. A Périgueux, ville où je suis maire, la carte scolaire n’est pas un problème. Je pourrais même m’en passer car les demandes s’autorégulent. Ce n’est pas le cas dans les grandes villes.
Aujourd’hui, la carte scolaire n’offre pas de seconde chance aux parents, soit ils doivent la contourner, soit si ça ne marche pas ils partent vers des établissements privés. Il faut casser de façon radicale cette illusion de règle générale. »

11 septembre 2006

Avenir et humanisme

Je lis le dernier Nicolas Baverez, "Que faire ?" (chez Perrin). Modèle d'argumentation et d'intelligence. Mais ce que j'aime par dessus tout chez lui, c'est ce renvoi constant à des vérités humaines. Il cite des auteurs anciens, des aphorismes latins, des formules qu'on croit sorties des livres de culture générale de naguère. Il a raison. C’est une cure d’intelligence et de lucidité que donne la lecture des auteurs classiques : ils nous prouvent combien l’Antiquité est rémanente, persistant «hors d’elle-même» à semer ses clartés éternelles. Telle est la belle conception classique de l’humanisme, celle qui a prévalu pendant bien des siècles, selon laquelle la littérature constitue un vaste continuum au sein duquel chaque œuvre nouvelle est moins une création qu’une re-création, une « innutrition » ou une métamorphose. Un palimpseste , sur lequel l’écrivain (ou, ici, l’historien) ne fait qu’écrire, avec plus ou moins de bonheur, sa variation personnelle sur un thème existant, contribuant ainsi, pour reprendre une exacte et jolie formule de Marc Fumaroli à « faire germer, sur la souche mère d’une ancienne tradition littéraire, des pousses vives et neuves », car « la littérature est voyageuse de nuit : elle reconnaît de loin ses phares, mais elle a aussi besoin de passeurs et de voix qui transmettent d’écho en écho ses mots de passe » . Cette vérité artistique s’applique aussi aux êtres, évidemment.

Même s'ils ne veulent pas appliquer les salubres recettes que propose Baverez, ceux qui sont aux affaires devraient le lire et en prendre de la graine. Car ils ne pensent guère à cet héritage. Ils sont trop obsédés par l’immédiat. Ils marchent comme à l’aveugle ou à l’impulsion. Ils bricolent des réponses ou des échappatoires selon l’événement. Ils se guettent mutuellement, prêts à bondir et à trahir. Où trouveraient-ils le temps de prendre du recul ? Ce sont des forces qui vont, agies plus qu’elles n’agissent. Séquelle de cette suractivité : leur inculture, qui déconcerte parfois les plus bienveillants. D’où leur aigreur, qui se retourne forcément contre leurs fidèles, car « les bienfaits sont agréables tant qu’on peut s’en acquitter, mais s’ils dépassent de beaucoup cette limite, au lieu de gratitude, ils sont payés de haine » . Et à l’heure du bilan, il ne reste qu’un grand vide, une discontinuité de réactions inconséquentes, éparses poussières au vent.

Pour échapper à cette cécité de l’immédiat et à ce néant final, la méditation sur le passé est utile, car histoire individuelle et histoire collective sont choses tressées : qui ne sait pas l’histoire d’autrui ne sait rien de soi non plus. Or, nous l’avons vu, la nature humaine, malgré les avatars des siècles, est stable et tenace. Il n’y a pas de différence « essentielle » entre un homme du 1er siècle et nous, d’autant que les questions qu’il se posait sur la survie de sa civilisation nous obsèdent aussi, à plus grande échelle encore.

Cette conviction humaniste ne se confond pas avec la nostalgie ou avec l’idéalisation du passé. Les remords sont vains : ils s’appesantissent sur un sens déjà usé et encouragent un repli frileux sur les habitudes. Au contraire : pour conjurer la fatalité et l’aveuglement, au cœur de la permanente et apparente confusion du temps, il s’agit de renouer avec une « conscience », au double sens du mot : connaissance et sens moral. Nous savons, depuis Rabelais, sauf à « ruiner son âme », que ces deux valeurs sont inséparables. « Le mal de la grandeur, c’est quand du pouvoir elle sépare la conscience », écrit Shakespeare .

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