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10 mai 2006

Sur l’intelligence asservie ?

Aux dernières nouvelles, dans ce pays, la machine à crétiniser serait en marche. Une pétition, née des "intermittents" s’en alarme, qui circule via internet, accusant "le pouvoir" de mener une « guerre à l’intelligence » et dénonçant un actif « anti-intellectualisme d’État ». Cette conjuration au sommet viserait à étouffer les lieux de pensée, afin de « réduire la complexité», version soft des dictatures qui matent les consciences à coup de slogans simplificateurs ou en exhibant des boucs émissaires. En somme, affirment les rockeurs incorruptibles, quand on lui parle d’intelligence, le gouvernement sort son revolver.

Ce libelle, à bien le lire, n’est qu’une amère et simpliste décoction rhétorique. La langue de bois, même quand elle exalte l’esprit, ne débite que des revêches copeaux. Et ce vilain style « cause du peuple », éculé, on se souvient de ce qu’il produisit sur le plan politique. Mais dépassons la querelle de la forme. Examinons calmement ce qui est ici en jeu : l’intelligence, avec ses corrélats divers : création, recherche, culture, libre pensée, résistance aux totalitarismes larvés etc. Sur cet enjeu essentiel, les critiques adressées à l’action gouvernementale méritent examen et réponse.

D’où tient-on, d’abord, que ce pays « raccourcit » les discussions, ou « simplifie » les débats ? Dans tous domaines, au contraire, nous privilégions le dialogue. Pas une décision (même parmi les plus controversées, telle la réforme du système de retraite ni le CPE, contrairement à ce qu'on dit) n’a été prise sans une longue consultation de toutes les parties concernées et sans l’accord de la majorité d’entre elles. Bien sûr, des protestations se font entendre y compris pour stigmatiser des débats « alibi », « réglés d’avance ». Mais la démocratie est chose vivante. L’unanimité est l’exception plutôt que la règle. Et dira-t-on d’un pouvoir qu’il serait plus intelligent s’il décrétait sans concerter ?

Sur les sujets vitaux, notre ambition est de donner la parole au plus grand nombre et de faire du débat public le lieu où se construit la conscience démocratique en même temps que s’élaborent les politiques de demain. Que l’on songe à la formidable discussion engagée autour de la question de la laïcité en 2004, mobilisant tour à tour, pendant de nombreuses semaines, commissions composées d’experts et d’hommes politiques, journalistes, associations, avant d’aboutir au Parlement. Tous ont salué à cette occasion la décision de Jean-louis Debré, Président de l’Assemblée Nationale, d’accorder à chaque député qui le souhaitait un égal temps de parole. Que l’on songe surtout au grand débat sur l’avenir de l’école, qui a réuni, en trois mois, plus d’un million de personnes, enseignants, parents, élèves, mais aussi élus locaux, entrepreneurs ou simples citoyens. J’y ai apporté à ma place ma modeste contribution en cosignant un livre d’entretien avec Philippe Meirieu, l’un de mes adversaires idéologiques. Est-ce une initiative si fréquente en politique ? À travers tout le territoire, des dizaines de milliers de réunions se sont tenues, illustrant notre pari sur la clairvoyance de nos concitoyens, invités à se saisir d’un sujet qui les regarde et à proposer les solutions qu’ils croient concrètement souhaitables.

Dira-t-on que c’est faire œuvre de populisme que de donner la parole aux gens ? ou que c'est jouer le peuple contre les élites. Il s’agit que chacun, supposé intellectuel ou non, parisien ou provincial, fonctionnaire ou employé du privé, puisse participer à l’élaboration du projet collectif. Il faut permettre à notre pays de retrouver une certaine cohésion et le sens d’un vivre-ensemble dont il manque cruellement. Car, pour revenir à ce qui nous préoccupe, nous avons une conception large de l’intelligence. Nous y incluons, à côté des savoirs académiques, toutes sortes de compétences pratiques, d’expériences concrètes, de lueurs privées. Chaque Français doit contribuer à la détermination de l’intérêt général.

Voilà pour la méthode. Elle n’est certes pas tout, elle n’est pas l’intelligence elle-même, mais, nous le savons depuis Descartes, elle est ce qui permet d’en faire bon usage. Elle ne choisit pas en revanche l’objet auquel elle s’applique. Ce choix est affaire de morale ou, en l’occurrence, de politique. On peut donc fort bien, concédons-le à nos pétitionnaires, mettre méthodiquement son intelligence au service de la bêtise ou de l’oppression. Mais l’exemple développé plus haut suggère déjà que notre intention est toute autre. Car c’est précisément à propos de l’école, le lieu où l’intelligence se forme au contact du savoir, que nous avons engagé un grand débat national, qui débouchera, probablement dès l’automne, sur une nouvelle loi d’orientation.

En attendant, on dénonce l’insuffisance des crédits dans tel ou tel secteur et l’on parle du désarroi des professions intellectuelles. Dans un amalgame calculé, on confond certaines mesures d’économie, prises dans un contexte budgétaire difficile, avec la « marchandisation » de la culture, signe avant-coureur de la fin de l’exception française. Nous touchons ici au point où il devient essentiel, pour l’avenir même de l’intelligence dans ce pays, de faire les bonnes distinctions. Je suis moi aussi convaincu que nous traversons actuellement une grave crise. Mais celle-ci n’est pas liée à l’insuffisance des moyens publics, même si certaines tensions financières ont pu servir de révélateur. Elle est une crise du modèle lui-même qui nous a servi jusqu’à présent, aujourd’hui inadapté.

Cette crise a deux raisons essentielles. La première est le passage, souligné par un rapport récent du Conseil d’analyse économique, d’une économie d’imitation (où il s’agissait pour la France de rattraper son retard technologique) à une économie d’innovation, qui suppose un mode d’organisation différent, reposant sur du « transfert de technologies », donc sur des liens beaucoup plus étroits entre enseignement, recherche et monde économique. La seconde est due à ce qu’on a coutume d’appeler « mondialisation » : elle signifie une mobilité beaucoup plus grande des professions intellectuelles (professeurs, chercheurs, artistes) et donc une mise en concurrence au sein d’une sorte de marché mondial de l’intelligence. Sur ce sujet, il est vain de décrier un complot universel et de se lancer dans des imprécations josébovistes. Il importe simplement de rendre notre territoire plus attractif, afin de constituer de véritables pôles d’excellence au niveau mondial, regroupant activités d’enseignement et de recherche, en lien avec le monde de la création culturelle et de l’entreprise. Des sources nouvelles de financement doivent sans doute être imaginées, mais ce n’est pas d’abord une question de moyens : je rappelle que le Royaume-Uni ne consacre qu’1,9 % de son PIB à la recherche ; nous y consacrons 2,2 % pour des résultats nettement inférieurs.

Ces dernières considérations conforteront dans leurs analyses les amateurs d’idéologies simples, ceux pour qui « l’ultra-libéralisme » est à l’origine de tous les maux. Si l’on veut dire par là que les évolutions actuelles de l’économie mondiale sont une menace pour l’intelligence, on commet une très grave erreur. C’est ne pas tenir compte de ces évolutions qui la mettrait en danger. De nombreux pays l’ont compris depuis bien longtemps : la croissance économique actuelle repose, non pas moins, mais de plus en plus sur l’intelligence : notamment sur la qualification de la main d’œuvre, sur sa faculté d’adaptation et d’imagination. Il n’y a donc pas, d’un côté, l’empire bicéphale du marché et de la bêtise et, de l’autre, le royaume désintéressé de l’intelligence et de la culture. Si tel était le cas, la logique de marché, privilégiée par les Etats-Unis, aurait dû y entraîner la disparition des intellectuels et des artistes. Or c’est l’inverse : on assiste (et les auteurs de la pétition sont les premiers à le souligner) à une « fuite des cerveaux » vers l’autre côté de l’Atlantique. Il ne s’agit pas de chanter les louanges de l’Amérique : simplement de ne pas ajouter créance à des dichotomies absurdes, dont les conséquences pratiques directes sont l’appauvrissement intellectuel de la nation.

On tentera à nouveau de répliquer que l’intelligence évoquée ici n’a rien à voir avec la « culture », qu’elle renvoie à un savoir dégradé, placé sous la tutelle de l’économie (ou faut-il dire : du Medef ?), un vulgaire savoir « appliqué », inculqué dès l’école primaire à des élèves-consommateurs. Absurde ratiocination. C’est tout le contraire : à l’heure où le monde devient plus complexe, plus déroutant et imprévisible, il s’agit, non pas d’être adapté mais adaptable. Ce qui exige la liberté de l’esprit, qui se fonde sur une bonne culture générale. Former, aujourd’hui, c’est moins que jamais formater des cerveaux qui pourront ensuite être livrés “clés en main” aux entreprises. Les employeurs eux-mêmes nous le disent : ce qu’ils recherchent, ce sont des esprits ouverts, sans préjugés, capables de se familiariser très vite avec des réalités et des techniques nouvelles. La réhabilitation, au sein du Ministère de l’Éducation Nationale, des savoirs fondamentaux, la lutte que nous menons, avec des armes nouvelles, contre l’illettrisme, procèdent de cette évidence.

Bien loin d’ailleurs que l’intelligence, donc l’éducation, soient exclusivement au service de l’économie, on peut imaginer à l’inverse que certaines entreprises soient au service d’une politique publique de l’intelligence. C’est l’offensive que j’ai souhaité mener dans le secteur des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement. Nous sommes notamment à l’origine d’une initiative sans précédent sur le plan international : l’Espace Numérique des Savoirs. Ce portail d’accès à un socle de contenus numériques (aujourd’hui accessible à plus de 450 000 élèves et enseignants) permet de récupérer instantanément un extrait littéraire, une carte géographique, une reproduction d’œuvre d’art, une image médicale, un article de journal, une séquence de film, un enregistrement musical, etc. Cette réalisation, dont je suis fier, s’inscrit dans un projet plus vaste pour la promotion d’une industrie française du multimédia éducatif. Il n’y a pas ici de soumission au marché, puisque c’est le politique qui décide : il définit lui-même les orientations et passe les commandes. Il est à l’initiative de la constitution de nouveaux bouquets numériques de services éducatifs répondant aux besoins des enseignants. J’ose dire qu’émerge ainsi une industrie française de la connaissance. Sans cette démarche volontariste, qui a exigé de bousculer certaines habitudes, le déversement sans partage des contenus numériques anglo-saxons dans nos écoles était assuré. En partant à la conquête du numérique, c’est aussi une certaine conception du monde – la nôtre – que nous contribuons à défendre et à faire connaître.

Il ne s’agit, évidemment, que d’un exemple, mais il résume bien notre état d’esprit, confiant et conquérant, indifférent aux clivages anciens et aux vieilles lunes. Au lieu de ces imprécations sur on ne sait quelle guerre livrée au savoir, ressassées par des intelligents ou par des cultivés autoproclamés, nous agissons dans le monde réel, celui de la concurrence, donc du volontarisme. Nous avons besoin de nos intellectuels et de nos artistes, nous avons soif de leurs clartés et de leur génie. Parlons-nous. Car l’intelligence n’appartient pas à un underground, reflet fantasmatique d’un prolétariat exploité par un État-patron ou par des marchands de bonheur bêtifiant. Elle est la vie même, toujours renouvelée, l’exploration du possible dans un monde mobile, nous contraignant non à gémir, mais à agir.

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