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26 avril 2006

Montaigne : un Périgourdin ?

Montaigne : périgourdin ?

La cité périgourdine tire fierté d’être associée à la mémoire de Montaigne, dont on retrouve le nom ici et là : une rue, une place, un parking, un collège, un cinéma, une statue (non loin de celle de La Boétie)... Pourtant, Montaigne ne fit ici que passer, entre 1655 et 1657, comme conseiller à la Cour des Aides, une juridiction fiscale suscitée par Henri II à la recherche de ressources nouvelles. Ses ambitions étaient ailleurs : à Bordeaux, à Paris. Il désirait voyager et rêvait déjà, peut-être, du titre auquel il tint par dessus tous : celui de citoyen d’honneur de Rome. Quand il avoue préférer être « second ou troisième à Périgueux que premier à Paris », il exprime un contraste désobligeant entre la plus modeste des villes et la plus grande. Bref, objectivement, nous l’aimons plus qu’il ne nous considéra.

Notre parenté avec Montaigne tient à d’autres filiations, non concrètes ni chronologiques, mais spirituelles. Car rien ne semble mieux illustrer la philosophie de l’auteur des Essais que l’art de penser et de vivre périgourdin, sorte de mode d’emploi de sa vision de la société humaine. En lisant Montaigne, on se détourne des modèles abstraits et des idéaux grandiloquents, pour renouer avec l’homme réel, saisi dans ses humeurs, ses sensations, ses appétits. On prend conscience de la comédie humaine, mais ce scepticisme reste amusé, refusant le pathétique ou un moralisme trompeur. On y loue le dialogue, les rebondissements, l’allure « à sauts et à gambades ». On chante la vie, mobile et créatrice, le bonheur d’être au monde, le partage des fruits de la terre.

Cette modestie épicurienne et rouée est bien, pour nous, ici, une leçon de vie.

11 avril 2006

Qu’est-ce qu’être un Français aujourd’hui ?

Le roseau penchant



Je devais avoir treize ans. Pour la première fois de ma vie, j’allais franchir nos frontières et rejoindre un correspondant en Angleterre Je me souviens de l’unique recommandation de mon père : « Souviens-toi que tu seras là-bas l’image de la France : c’est elle qu’on jugera à travers toi ». Je me le tins pour dit. Au fond, ce précepte spontané illustrait le vieux sentiment français. Pour nous, le pays transcende la personne. L’individu n’est que la partie d’un tout qui suffit à l’identifier et à l’intégrer. Inversement, chacun incarne, à soi seul, la totalité de la nation, comme dans ces tableaux flamands où un petit miroir reflète en « abyme » la scène dépeinte tout entière. Les linguistes emploieraient ici le terme de « synecdoque », comme quand on dit « un ivoire » ou « un feutre » pour parler d’une statuette ou d’un stylo : la partie englobe et exprime l’ensemble.

Ainsi, par paradoxe, le Français, réputé insoumis, insatisfait ou rebelle, est cependant français par volonté, parce qu’il le désire ou l’a choisi. Cette spécificité était déjà relevée par Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? : la France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective de la nation, à la différence des Allemands, par exemple, qui ont pu adhérer à une conception ethnique. La France trouve sa cohésion dans un vouloir-vivre partagé, dans une sorte de contrat social sans cesse renouvelé. C’est ce souci d’intégration dans un espace républicain qui a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir français c’est devenir citoyen français. Nos procédures de naturalisation en témoignent et impliquent une égalité juridique et politique. La France est moins une origine qu’un projet, creuset où s’estompent les différences et les convictions privées.

Voilà pourquoi prévaut chez nous le droit du sol, à l’opposé d’autres nations qui privilégient le droit du sang, hérité des Anciens régimes. Patrick Weil a démontré que ces oppositions sont factices et que notre droit a beaucoup fluctué depuis la Révolution , mais il en reste une trace profonde dans nos mentalités et dans nos symboles. Les débats actuels sur l’intégration, la laïcité et le communautarisme le prouvent d’évidence. Cet « être français » a limité l’influence des idéologies sur nos modes de gouvernement : les systèmes totalitaires ont eu moins de prise sur nous parce que personne ne peut réduire la « francité » à un monopole de pensée ou d’organisation. Au grand dam de nos responsables politiques, nous préférons les questions aux réponses, la diversité assumée à l’unicité forcée. Notre identité est un ensemble d’altérités acceptées et consentantes, quoique souvent prêtes à renâcler.

Cette vocation, elle s’affirme aussi dans notre langue. Une enquête du British Council, auprès des anglophones entre 25 et 35 ans, a montré qu’à la question « quelle langue étrangère souhaiteriez-vous parler ? », la réponse la plus fréquente est « le français », seule langue avec l’anglais à être présente sur les cinq continents. Nous sommes « copropriétaires », en quelque sorte, de notre langue, puisque le français est la langue officielle de vingt-neuf pays, dont seize états africains. L’Afrique est, à cet égard aussi, notre avenir : dans trente ans, un francophone sur deux sera africain.

Notre patriotisme se confond donc avec un universalisme. Il renvoie non à une idéologie mais à un idéalisme, notamment celui des Lumières et des droits de l’homme, par essence universalistes. Quand on voyage, comme je le fais actuellement, on croise partout des gens qui sont devenus amoureux de la France et qui ont appris le français par adhésion à notre culture ou à nos valeurs. C’est là toute la différence avec l’anglais : l’anglais vient à vous, par utilité, mais l’on vient au français, par choix. Même dans des pays où la langue française n’a plus d’usage économique, nos établissements scolaires sont fréquentés par l’élite autochtone, pour laquelle la conception française du savoir et des arts reste un modèle insurpassable. Je sais bien que cette prétendue supériorité humaniste est un mythe. Elle peut alimenter un chauvinisme ridicule et c’est souvent que les étrangers critiquent notre arrogance et nos attitudes dominatrices, parfois à juste titre. Mais c’est ainsi, illusion ou non : la France rayonne par son universalité éthique, avec une résonance qui va bien au-delà de ses moyens réels. Victor Hugo comparait ses Misérables à la « vocation française » : « la fraternité pour base et le progrès pour cime ».

Entre les deux infinis de la mondialisation et de la fragmentation identitaire, voire ethnique, la France est tiraillée : c’est un « roseau penchant ». Être français aujourd’hui c’est souvent ressentir avec désarroi l’écart entre les mots et les choses. D’un côté, nos discours politiques continuent à s’ancrer dans la sauvegarde du lien social, à se souder dans la trilogie des valeurs républicaines, liberté, égalité, fraternité, et à promouvoir la culture comme émancipation et assimilation. De l’autre côté, nos actions s’enlisent et notre courage s’émousse, face à la déstructuration objective de nos quartiers, où des revendications religieuses ou ethniques donnent prétexte au sectarisme et à la brutalité voire à l’obscénité banalisées. Pire encore, la citoyenneté cède le pas à d’autres formes d’allégeances ou d’appartenances. Les systèmes traditionnels, religieux ou culturels offraient autrefois des repères bien commodes et ne venaient pas concurrencer l’identité nationale dans laquelle ils se fondaient. Avec leur disparition, les questions d’identité deviennent centrales et souvent antagonistes : nous devons nous approprier un héritage tout en construisant notre propre identité. Il s’agit ni plus ni moins que de nous construire en tant qu’ êtres humains.

Cette implosion latente reflète d’ailleurs la conjoncture planétaire : le monde, nouvelle Babel, n’est plus guère gouverné. Tandis que les ressources de la technique permettent de métamorphoser notre environnement et que la puissance économique organise sans scrupules les échanges internationaux, il suffit d’un fou pour tout ébranler et les assemblées de sages révèlent surtout leur faiblesse. Mais les États ont perçu ce risque et multiplient les forums où se concerte la gouvernance mondiale, tout en se souciant de développer le sud. Comme en atteste le continent européen, les rivalités et les conflits peuvent être contenus. L’Europe s’unifie autour de valeurs universelles dont la France et chaque Français sont porteurs.

Notre ennemi, c’est le chacun pour soi. Voilà pourquoi Jacques Chirac a eu raison, d’emblée, d’exiger que soient conjurées les fractures, en revivifiant le cadre étatique, sans céder à la pure logique des lois du marché appliquées à la vie sociale. Être Français, c’est évidemment aimer sa langue, sa culture et sa civilisation, mais c’est surtout admettre que « l’Humain passe infiniment l’homme » : l’idée que nous nous faisons de la nature humaine guide nos pas dans la manière dont nous nous vivons Français. Il s’agit tout simplement de prendre à contre-pied la barbarie moderne, car le barbare est d’abord celui qui ne sait plus reconnaître en soi sa propre humanité.