19 mai 2007

Fin de campagne

Chers amis,

Ce blog était une manière d'accompagner la campagne et de mettre un peu d'humeur (voire d'humour) dans cette période.

J'ai aujourd'hui l'honneur de participer au Gouvernement. Il ne s'agit plus de commenter mais d'agir, pour mener à bien les projets de réforme voulus par le Président de la République.

Donc, pour quelque temps : adieu. Je vous dis merci de votre fidélité. J'ai été très sensible à votre attention et à nos échanges, parfois vifs mais toujours loyaux et respectueux des convictions de chacun.

Xavier Darcos

13 mai 2007

La solitude de Job, sans job

L’avais-je assez annoncée, cette déroute de la tactique Bayrou, une fois la présidentielle passée ? Dieu sait si on m’en a fait le reproche ! Ce fut une des raisons qui fit arrêter mon blog. On a cru que je sous-estimais le désir d’union des contraires et le refus des antagonismes, que je méprisais les centristes, que je faisais un zèle d’imprécateur. Mais non, rien de tout cela : je déteste les conflits inutiles et je ne méprise personne. Je tentais, de bonne foi, de déceler l’avenir d’une troisième voie, au cas où François Bayrou ne serait pas qualifié. Il ne fallait pas être grand clerc pour savoir que les députés centristes n’avaient aucune chance de retrouver leur siège sans le soutien de l’UMP et qu’un élu aime autant être réélu que vidé. Il ne fallait pas être la Pythie de Delphes pour prophétiser que le nouveau Chef de l’État élargirait autant que possible sa majorité présidentielle et que les cadres UDF accourraient. Bref, la mer monte et le chef de file du « mouvement démocrate » va se retrouver seul sur son rocher, maudissant les lâchetés et les achetés. Il l’a voulu. Vous l’avouerai-je : c’est là, maintenant, quand tout le monde le quitte, que ma sympathie pour ce Job de la politique est la plus forte.

10 mai 2007

Réveil

Je reprends le temps d'écouter les rumeurs des ondes. Erreur fatale. Ce matin, dès le réveil, à 7 heures, ça démarre fort. L'un nous rappelle que tous les hommes se valent (ce qui n'est pas contestable) : "noirs, verts ou blancs". Un autre nous explique qu'il faut tout casser, bloquer les universités, appeler à l'insurrection "pour que la démocratie cesse d'être bafouée par les urnes". Un troisième dit que "la gauche est orpheline de l'extrême gauche" et qu'il lui faut donc réinventer "l'esprit de révolution radicale" face "à la concurrence libérale"... Enfin, on nous révèle la supposée "vraie clé de l'ambition présidentielle de Ségolène Royal" : une vive dispute conjugale avec son compagnon au cours de l'automne dernier. C'était les "news" du jour, répandues à travers la France et au-delà. Je pense à une célèbre lettre de Flaubert à Louise Collet : "il y a des matins où la bêtise vous submerge tant qu'on aimerait rester couché".

09 mai 2007

Pour l'école, maison de la culture

Dans le domaine des politiques culturelles, la vraie priorité, ce sera toujours l’enseignement artistique. Car c’est avec les jeunes que tout se joue. Si on ne leur donne pas le goût de la lecture, si on ne les rend pas curieux de ce qui est beau, si on ne les met pas en contact avec les grandes œuvres de la sensibilité et de l’esprit humain, si on ne leur transmet pas une culture commune, on les privera d’un trésor inestimable. Il ne s’agit pas d’expliquer simplement les œuvres d’art et d’apprendre leur histoire. Il faut aussi savoir les aimer, réconcilier le culturel et le cultivé, faire entrer la culture et l’art à l’école et dans les quartiers. Les collèges et les lycées devraient être des lieux de rencontre avec les artistes et des lieux de pratique artistique. Au moment où les technologies de l’information entrent dans les établissements scolaires, ces ressources matérielles et intellectuelles restent sous-utilisées, inaccessibles hors des heures de classe.

Dans cette action culturelle, l’école a beaucoup à donner aux territoires. Qu’elle soit un lieu ouvert, un lieu de ressource à l’usage de toute la population, à l’image de ce qu’est aujourd’hui une bibliothèque, un centre culturel, ou un équipement associatif. Il est dans la mission de l’école républicaine d’être une maison du citoyen, pour que n’importe lequel des citoyens puisse utiliser le CDI, les équipements, et mieux encore partager avec la communauté éducative le goût pour le savoir, l’innovation et la culture. Ainsi nos établissements participeraient-ils, de fait, à des réseaux de vie. Un lycée technologique peut servir de pépinière d’entreprise ; les établissements peuvent participer à la formation continue des salariés ; le savoir faire des établissements, en matière d’enseignement artistique et culturel, sont une formidable chance pour susciter des vocations et gagner à l’art et au spectacle des nouveaux publics. Il faut travailler à cette nouvelle donne. Les projets d’établissements, les contrats éducatifs locaux, ne sont en rien contradictoires dans leur principe avec une plus large place faite aux exigences éducatives territoriales.

Ce que nous voulons donc, c’est la culture à l’école et une école plus proche, plus ouverte à la population. Nous voulons lui donner toute sa dimension de chose publique, de maison républicaine, de maison de la « culture » dans toute la pluralité du mot. Voilà un beau projet pour le quinquennat !

27 avril 2007

Le dur désir de durer

On sait bien que rien n'est jamais joué et qu'il faut rester vigilant jusqu'à la dernière heure. Mais, je le crois, dans quelques jours, Nicolas Sarkozy sera le nouveau président de la République. Il va insuffler à la nation son énergie et sa détermination. C’est un élan novateur qui se dessine. Quel dommage que François Bayrou, une fois encore, vienne troubler le jeu, en méprisant les règles constitutionnelles du second tour ! Je pense que ce comportement de dépit et de hargne va finir par se retourner contre lui, tant devient patente sa tactique individuelle. Il veut durer et, partant, il devient dur. Je ne comprends pas, d’ailleurs, son déport vers la gauche. Sur les 18 propositions de l’UDF, nous en approuvons 16 : nos deux points de divergence portent sur l’utilité d’un second référendum relatif à la question européenne et sur la proportionnelle appliquée immédiatement aux législatives. Pour le reste, nous sommes proches, alors que l’écart entre les idées de gauche (sur l’impôt, sur les 35 heures, sur le rôle de l’État ; sur « égalité » et « égalitarisme » ; sur la liberté d’entreprendre ; sur le mondialisme et le libre-échange etc.) et les idées de l’UDF saute aux yeux. Quant au nouveau parti, le curieusement nommé P. D., ce sera déjà le sixième auquel F. Bayrou aura participé ou qu'il aura contribué à créer...

On ne peut à la fois ressasser le besoin de moralisation de la vie politique et organiser brouillage, bredouillage et bidouillage. Ces combinaisons bavardes et confuses nuisent au pays. Les Français sont de plus en plus soucieux du local, du proche, du tangible. Ils se soucient peu des postures. Ils votent moins par reconnaissance ou par idéal que par intérêt. Ils attendent simplement un projet qui leur fasse percevoir des enjeux qui les concernent. La politique, à leurs yeux, doit inventer une utopie du possible. Les consciences s’éveillent dès qu’on est dans le concret, faute de quoi elles renâclent et se plaignent. On voit bien ce qui intéresse les gens, pêle-mêle : la formation et l’école ; l’efficacité de la fonction publique ; la sécurité ; les retraites ; l’impôt ; la ville et les quartiers ; la santé ; la cohésion sociale… Le projet de Nicolas Sarkozy a bien ce souci pragmatique et il veut répondre à ces désirs. Ce qui suppose des idées claires. Tous les replâtrages de dernière minute manifestent refus ou calculs. Et, pour le dire brutalement, ils piétinent l'intérêt général.

19 avril 2007

Allegro con moto

Je feuillette le dernier livre où Claude Allègre se lâche : Dix questions plus une à Claude Allègre sur l’école (Michalon, 2007). J’y retrouve son habituel mélange de bon sens et d’incongruités, combinaison qui me laissait déjà perplexe quand je fus « son » doyen de l’inspection générale, en 97-98. Nos relations étaient tendues et cordiales à la fois car je ne savais jamais si ses propos (et ses injonctions à l’adresse de l’I. G.) étaient des provocations, des approximations ou des traits de génie. Mais, pour dire les choses simplement, je l’aimais bien et je le croise toujours avec plaisir.

Je vois qu’il défend désormais un examen d’entrée en 6ème et le redoublement : « Le niveau moyen des élèves baisse incontestablement, et la différence de niveau entre les meilleurs et les moins bons augmente. La raison essentielle me paraît être la disparition des contrôles qui, jadis, permettaient le passage d’un niveau à un autre. On ne permet pas de prendre la route à ceux qui ne parviennent pas à obtenir leur permis, on ne laisse pas plonger dans la piscine ceux qui ne savent pas nager… Selon les statistiques, 20% des élèves qui entrent en sixième ne savent pas lire. Je suis plus pessimiste encore. J’estime que 30% des élèves qui entrent en collège ne lisent pas vraiment couramment… Qu’un élève soit zoulou ou qu’il soit né dans le XVIe arrondissement à Paris, que ses parents travaillent ou qu’ils soient au chômage, s’il ne sait pas lire, il ne sait pas lire ! Et rien ne sert de le faire passer en sixième dans ces conditions. On a supprimé tout contrôle à l’entrée en sixième. Cette suppression a été la conséquence de la pression des syndicats qui l’ont demandée au nom d’une sorte d’égalitarisme tout à fait ridicule ». Il s’en prend ainsi « au sentiment "égalitarien" qui s’est installé dans l’Education Nationale ». Soit, mais qu’est-ce qu’on fait de ceux qui ne passent pas d’une classe à l’autre ? Silence là dessus. L’examen et le couperet ne changeront rien à l’affaire si les méthodes n’évoluent pas et si le système n’est pas assez souple pour s’adapter aux cas individuels les plus délicats.


Par ailleurs, inutile de dire qu’Allègre taille un sombre costume à Ségolène Royal dont «l’ambition est le moteur principal dans la vie… hautaine et distante avec ses collaborateurs et le personnel, surtout celui du bas. Son sourire n’apparaissait que par utilité. Son humour était nul. Son intérêt pour la culture, les arts ou le théâtre ne m’est jamais apparu. Son seul centre d’intérêt était la politique, les médias et ce que l’on y disait d’elle ». Il la montre « sans pensée politique construite… qui ne travaille ni ne réfléchit beaucoup sur les grands problèmes… qui n’a pas de structuration politique et ne se soucie nullement d’en avoir». Et il conclut : « On ne s’étonnera pas qu’après l’avoir fréquentée de près, le sentiment qui domine chez moi soit l’inquiétude ». Je ne fais que citer (à moins que la lecture aussi me soit interdite par mes bienveillants censeurs). Je ne fais pas de commentaire. Mais, visiblement, au P.S., on sait jouer à « Salut les copains »... allègrement.

18 avril 2007

Sur l'identité et l'universalité françaises

Encore et toujours ce débat sur l’identité et l’intégration, avec cette sorte de rictus qui défigure subitement les plus raisonnables des gens, dès que le sujet est abordé. Voyons les choses objectiment. Oui, la mondialisation a aussi cette conséquence : une mobilité quasi universelle, une mixité accrue. Mais est-ce si neuf, finalement ? Le Français est français par volonté, parce qu’il le désire ou l’a choisi. Cette spécificité était déjà relevée par Renan, dans Qu’est-ce qu’une nation ? : la France, à ses yeux, se fonde sur une conception élective de la nation, à la différence des Allemands, par exemple, qui ont pu adhérer à une conception ethnique. La France trouve sa cohésion dans un vouloir-vivre partagé, dans une sorte de contrat social sans cesse renouvelé. C’est ce souci d’intégration dans un espace républicain qui a conduit notre modèle politique à adopter ce principe simple : devenir Français c’est devenir citoyen français. La France est moins une origine qu’un projet, creuset où s’estompent les différences et les convictions privées.

Voilà pourquoi prévaut chez nous le droit du sol, à l’opposé d’autres nations qui privilégient le droit du sang, hérité des Anciens régimes. Certes, notre droit a beaucoup fluctué depuis la Révolution, mais il en reste une trace profonde dans nos mentalités et dans nos symboles. Les débats actuels sur l’intégration, l’identité, la laïcité et le communautarisme le prouvent d’évidence. Cet « être français » a limité l’influence des idéologies sur nos modes de gouvernement : les systèmes totalitaires ont eu moins de prise sur nous parce que personne ne peut réduire la « francité » à un monopole de pensée ou d’organisation. Voilà pourquoi, sans doute, nous préférons les questions aux réponses, la diversité assumée à l’unicité forcée. Notre identité est un ensemble d’altérités acceptées et consentantes, même si elles sont souvent prêtes à renâcler.

Notre patriotisme se confond donc avec un universalisme. Il renvoie non à une idéologie mais à un idéalisme, notamment celui des Lumières et des droits de l’homme, par essence universalistes. Quand on voyage, on croise partout des gens qui sont devenus amoureux de la France et qui ont appris le français par adhésion à notre culture ou à nos valeurs. C’est là toute la différence avec l’anglais : l’anglais vient à vous, par utilité, mais l’on vient au français, par choix. Même dans des pays où la langue française n’a plus d’usage économique, nos établissements scolaires sont fréquentés par l’élite autochtone, pour laquelle la conception française du savoir et des arts reste un modèle insurpassable. Je sais bien que cette prétendue supériorité humaniste est un mythe. Elle peut alimenter un chauvinisme ridicule et c’est souvent que les étrangers critiquent notre arrogance et nos attitudes dominatrices, parfois à juste titre. Mais c’est ainsi, illusion ou non : la France rayonne par une sorte d’universalité, avec une résonance qui va bien au-delà de ses moyens réels. Victor Hugo comparait ses Misérables à la « vocation française » : « la fraternité pour base et le progrès pour cime ». On aimerait que ces idées, qui font notre grandeur, ne soient pas galvaudées en polémiques chauvines et xénophobes. Mais la période n’est pas propice à des approches modérées… Vivement que cela se termine !

14 avril 2007

Propos sur Alain

La mort prématurée d’Alain Etchegoyen, après une brève et brave lutte contre la maladie, va priver la France d’un esprit supérieur et d’un auteur brillant. Je perds aussi un collègue à qui me liait une amitié ancienne et vivace. Nous nous étions connus à Louis-le-Grand, en 85 : il enseignait en prépa-HEC et moi en khâgne. Une improvisée discussion viniphile, sur les Condrieu et sur les Pomerol, dans ces lieux austères, ouvrit nos entretiens qui ne devaient plus jamais cesser de s’élargir et de s’approfondir. Ce normalien, professeur de philosophie, n’a pas seulement fasciné des générations de classes préparatoires. Il s’intéressait à tout : à l’éthique, à l’économie, à la transmission du savoir ou à la question du pouvoir. En précurseur, il a vu la culture humaniste comme un modulateur des relations au sein de l’entreprise : il conseillait des industriels de premier plan, s’était fait estimer de personnalités comme Francis Mer ou de la famille Michelin. Nous collaborions et il semblait que nos itinéraires nous obligeaient à nous croiser sans cesse, comme en 97-98, quand j’étais doyen de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, tandis qu’il conseillait (et tempérait) Claude Allègre et détestait (déjà) Ségolène Royal, contre laquelle il fit récemment un pamphlet. Jean-Pierre Raffarin, qui a du nez et du cœur, en fit un Commissaire au Plan atypique et génial, avant que le Premier Ministre suivant ne le chasse brutalement en le priant « de se taire », ce qui fut le plus sûr moyen de le faire hurler et dénoncer. C’était un homme à la fois rêveur et acéré, capable de manier des concepts grandioses mais aussi de se révéler un polémiste redoutable. Il recevait les personnalités les plus diverses, chez lui, en concoctant lui-même une cuisine de chef, après avoir fait ses courses aux quatre coins de Paris, car il connaissait la boutique idéale pour chaque produit. Il choisissait les vins avec amour. Rien n’était banal avec lui (pas même sa vie privée, assez rebondissante) et je n’oublierai jamais le jour où je lui remis la Légion d’Honneur, dans une sorte de cabaret où se chantaient les tubes des années 80 : ce fut une cérémonie drôle et sérieuse à la fois. C’était tout lui, là encore : nul cynisme, de la profondeur et un faux détachement, avec cette grâce négligée qu’apprêtent, par élégance pour autrui, les intelligences sans illusion ni renonciation. En ces temps de brutalité et d'acrobaties arrivistes, ce relativiste perspicace nous manque plus cruellement encore.

28 mars 2007

Bon pour la réserve...

Puisque nous sommes entrés dans la période officielle de campagne, que je suis fonctionnaire, et que mes lecteurs sont assez nombreux, je vais mettre ce blog en sourdine jusqu’au mois de mai. Ou, du moins, je ne m’y exprimerai plus rarement et seulement sur des sujets qui n’exposeront pas à la polémique politicienne. Car de bonnes âmes, héros modernes d’Au bon beurre, se sont avisées et alarmées de ma liberté de pensée. Je les remercie du compliment.

Je n’ai jamais entendu dire, me concernant, y compris de la part de ceux qui ne partagent pas mes idées, que je n’avais pas le sens de l’État et du service public, auxquels je voue toute mon énergie, avec droiture je crois, depuis près de quarante ans. Le devoir de réserve des fonctionnaires a pour fonction de les empêcher de nuire à l’intérêt général, voire d’exercer leur fonction de manière partiale. Il ne m’est pas apparu que ce soit mon cas. D’ailleurs, pour en revenir aux sources du droit, le fonctionnaire, comme tout le monde, jouit pleinement de sa liberté d'expression. L'article 11 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen édicte que "la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre à l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par Loi". Dès lors, au sens strict, le devoir de réserve ne concerne que les opinions émises en dehors de l'exercice des fonctions. Voilà pourquoi l'obligation de réserve, qui contraint les agents publics à observer une retenue dans l'expression de leurs opinions ne figure pas explicitement dans les lois statutaires relatives à la fonction publique. Il s'agit d'une création jurisprudentielle, reprise dans certains statuts particuliers, tels les statuts des magistrats, des militaires, des policiers... Mais à quoi bon discuter ? Je prends comme un hommage qu’on m’invite à me taire. Ce ne sera d’ailleurs que provisoire. Ensuite, j’en préviens d’emblée les censeurs, je ne dirai plus ce que je pense, mais ce que je sais.

23 mars 2007

Et le réel, dans tout ça ?

Espérons que la dernière phase de la campagne présidentielle va nous permettre de renoncer à ces bulles de savon que soufflent les candidats à défaut de pensées plus consistantes. On se croirait dans un bain de vapeur. La championne du ventilateur reste Ségolène Royal. Elle a l’intention de convoquer une «assemblée constituante». Elle veut «réconcilier le local et le global» ou «remettre le juste au cœur de la pensée collective». Personne n’y verrait d’inconvénient si cela voulait dire quelque chose ou si, du moins, c’était traduisible en actes politiques concrets. Remarquez, il vaut peut-être mieux que le régalo-socialisme s’en tienne à ces fumées. On aime autant cette insoutenable légèreté, car les vrais tenants de «l’ordre juste», historiquement parlant, furent des Robespierre en puissance. Il est prudent de se méfier. Mais il y a pire : les Français se rendent-ils compte que nous avons, pour choisir le Président de la sixième puissance industrielle du monde, quatre candidats d’extrême-gauche. On avait déjà les inusables. A. Laguiller radote. O. Besancenot joue les gentils petits gars qui découvrent le monde. J. Bové veut généraliser la "chasse d'eau sèche". Le dernier, G. Schivardi, sorte de soldat inconnu, veut « renationaliser tous les services publics, comme en 1789 » : vous voyez le genre de futuriste. Même Trotsky fait golden boy, à côté. Sans compter M.-G. Buffet, qui cache sa faucille et son marteau comme elle peut, exigeant "un vrai débat pour poser les bases d'une vraie alternative pour répondre aux vrais problèmes des vrais gens" (etc...) : elle rame dans la sciure de langue de bois, pour sauvegarder les 3 % qu’atteignit le visionnaire novateur Robert Hue.

Ainsi, les formes les plus aberrantes et consternantes de la ringardise politique occupent chez nous une place disproportionnée. Les observateurs étrangers sont sidérés. Comme l’arbre cache la forêt, ils ne voient, en regardant nos informations télévisées, que des tentes de S.D.F. le long de nos canaux, des quartiers délabrés où ça rappe et ça taggue, des ouvroirs où l’on distribue des vivres aux démunis, des sans-papiers exigeant d’être régularisés « sans conditions», des défilés de grévistes, des manifestations à tout bout de champ, d’insanes et stériles querelles sur la concurrence globale, vécue comme un complot capitaliste à déjouer et non comme une réalité mondiale à affronter. Bref, ils nous trouvent dérangés, immatures, décalés. Ce ne serait pas trop grave (sauf pour l’orgueil national) si cette confusion ne faisait pas le lit d’une sorte de négativité transformée en projet, comme l’exploite habilement Bayrou, renvoyant dos à dos tout le monde pour se frayer un chemin dont on ne voit pas l’issue. Au fond, le grand absent dans tout cela, c’est le réel, tout bêtement. Gare à l'atterrisage...

19 mars 2007

La querelle des bouffons...

Comment arrêter un tracteur à quatre bayrous motrices ? Jusqu’ici, on ne s’affolait pas. On s’en tenait au dédain. On sait le regard traditionnel des gaullistes sur les centristes, vus comme des forces d'appoint de la droite, des présomptueux provisoires qui finissent toujours couchés. Des « caramels mous », selon Barre, « des couilles molles qui ne sont ni à gauche ni à gauche», selon Mitterrand. Pompidou était plus sévère encore : « Ils finissent toujours achetés, il faut les laisser frétiller, c'est tout. Chaque centriste a son prix, il suffit de le connaître ». Un candidat du centre jouait le rôle peu enviable du branquignol, du farfelu, du mistigri. Mais voilà, tout cela ne marche plus. Car Bayrou est un croisé, qui croit à sa vocation. À ses yeux, il est écrit dans les étoiles que son destin le mènera à la charge suprême. Il a reçu mission de bouter les UMP hors de France. Des voix sont descendues vers lui du haut de la vallée d’Aspe et l’ont appelé, quand il était enfant, à accomplir sa prédestination. Sauf que, maintenant, il ne les entend plus, les voix, il les compte. Chacun de ses adversaires a donc revu sa stratégie. Ségolène Royal assène que ceux «qui se disent ni de droite ni de gauche finissent toujours par tomber du même côté». Elle rappelle qu’il ne s’agit pas d’un perdreau de l'année, qu’il a passé plus de temps dans sa limousine avec chauffeur que sur son tracteur, qu’il a participé à divers gouvernements en s'y singularisant par son immobilisme. Mais ces attaques comportent un risque majeur : braquer l'électorat centriste dont Sa Royalitude pourrait avoir besoin au second tour. Entre oursin et patate chaude, Bayrou joue les cadors et les cactus à la fois. C’est l’objet votant non identifié.

Moquer l’homme est tentant et les Guignols le font assez férocement. Mais on donne du mouvement au culbuto, en y touchant. Bayrou est un roué qui cherche les attaques et qui en profite pour paraître l’offensé. Il catalyse, en jouant les fleurs bleues offusquées, les anti-système, vieille recette du poujadisme et de Le Pen. Ne tombons pas dans ce piège. Regardons plutôt, froidement, ce qu’il propose. L’Institut Coe-Rexecode, par exemple, vient d’examiner son projet économique. Il en conclut que les suggestions de Bayrou ralentiraient la croissance à 0,2 % et supprimeraient 60 000 emplois. Comme quoi, même en y mettant les deux mains, la droite et la gauche, on peut jongler comme un pied et casser la vaisselle. Remarquez, c’est toujours mieux que Ségolène, qui détruirait 80 000 emplois à elle toute seule, selon la même étude. Pourtant, elle a donné à Arlette Chabot sa solution miracle, pour créer l’emploi et éviter les délocalisations : « demander des comptes aux entreprises ». Sûr que ça va les impressionner. Et d’ailleurs sait-elle que les grandes entreprises françaises réalisent seulement un tiers de leur chiffre d’affaires en France ? Ordre juste ou pas, elles se sont déjà échappées. Je ne me lasse pas de cette campagne ségolinienne. Il faut la voir, devant deux ou trois ahuris de banlieue, tatoués et encapuchonnés, genre Nique Ta Mère, leur annoncer d’un ton sirupeux et angélique : «vous n’êtes pas un problème, vous êtes une partie de la solution». Ce qui lui valut, en réponse, cette profonde glose : « Ouef, t’as vu, la meuf, elle m’a traité ». Bouffon, comme ils disent... Comme Muray nous manque !

14 mars 2007

Cause toujours...

Chateaubriand disait : «L’ambition dont on n’a pas les talents est un crime». Rien n’est plus à redouter, en effet, que l’arrivisme des médiocres. Or, il est évident que la sur-médiatisation des campagnes politiques accentue le risque de remplacer les honnêtes par les habiles, les profonds par les culottés et les informés par les approximatifs. Chaque fois que j’écoute un peu plus attentivement ce qui se raconte dans cette bavarde campagne, je tombe toujours sur une perle d’ignorance, sur le déraillage d’une improvisation ou sur la malversation d’une duplicité. Voyez Ségolène qui promet, avec son air d’inventeur ravi et péremptoire, de rendre désormais obligatoires les normes « haute qualité environnementale » pour les bâtiments édifiés par la puissance publique. C’est une bonne idée puisque c’est déjà le cas. Elle a même dû le voter, mais elle ne s’en souvient plus. Et chacun d’acquiescer. Voyez F. Bayrou qui veut "adosser l’interdiction de la dette publique à la constitution", ce qui (entre nous soit dit) ne veut rien dire, sauf à trouver, vite fait, pour éviter d’être inconstitutionnel, un gros millier de milliards d’€. Mais le tout est de dire quelque chose, avec assurance, droit dans les yeux. Il est vrai que les journalistes contribuent à cette ère du vide : ils attendent un bon mot, un éclat, une rodomontade, une gaffe, une petite phrase qui va tourner en boucle sur France Info. Bref, n’importe quoi, sauf du sens.

Jean Baudrillard, qui vient de mourir, avait dénoncé, avec un féroce talent, cette fiction qui fait abonder la parole pour diluer la signification. Aussi avait-il été subitement escamoté des plateaux télévisés : il y jouait trop le rôle de l’orage brutal qui gâche le pique-nique. Sait-on jamais ? Il aurait pu lâcher une idée juste et dévastatrice. Dans cette grandiloquente aphasie, les vraies questions sont effacées : vous dites "culture" et aussitôt l’intermittent montre son nez ; vous dites "identité nationale" et vous voici fasciste, poursuivi par les pétitionnaires ; vous dites "éducation" et le syndicaliste bardé d’autocollants se met à hurler : "des vrais moyens pour une vraie politique de l’école !". On vit dans l’automatisme de la pensée en boucle. J’ai même entendu un des candidats asséner, sans être contredit, que "l’idée d’identité nationale est contraire aux valeurs de la République" : autrement dit, si vous pensez que la loi doit l’emporter sur les croyances et la citoyenneté sur les spécificités privées, vous n’êtes pas un résistant aux ayatollahs (de tout poil, c'est le cas de le dire) ni un anti-sectaires, mais un adversaire des valeurs républicaines. On ne se demande même pas ce que peut bien signifier la notion de "diversité culturelle" si nous n’avons pas, au préalable, cerné notre propre identité. Bref, allez-y : inventez, déraillez, lâchez-vous. Vous ne courrez pas grand risque, sauf qu’on parle de vous et qu’on vous ré-invite à vous asseoir sur le coussin péteur. Cette utilisation abâtardie du politique réduit le débat à un opportunisme à la petite semaine, qualifié, parfois, de pragmatisme, alors qu’il s’agit tout simplement d’un cynisme tranquille. Parlons d’abord. On pensera plus tard.

Quant à ceux qui expriment des vérités trop éclatantes, hors des stéréotypes et des gags involontaires, tels cinq prix Nobel d’économie réunis, on ne les reprend guère sur les ondes. Il est vrai que, là, ils laissent les bavards bouche bée, quand ils concluent, comme ils l’ont fait avant-hier en ces termes : « La France est le pays européen dont le modèle est le moins efficace, car elle n’a pas su s’adapter aux nouvelles réalités de l’économie mondiale, les Français ne sachant pas tolérer la remise en question de certains privilèges ni accepter que leur société soit moins inégalitaire ». Fermez le ban.

06 mars 2007

Qui veut de l'intellectuel ? Demandez de l'intellectuel !

Peut-être cela vous a-t-il échappé, mais nous avons beaucoup d’intellectuels en France. Mais vraiment beaucoup. Et ça ne se sait pas. Voyez, par exemple, messieurs Bougnoux, Chaperon, Ducomte, Martel ou Pion… j’en passe et des meilleurs. Vous aviez le malheur de les ignorer. Mais rassurez-vous : vous en trouverez une longue liste d’aussi intellectuels qu’eux dans le Nouvel Observateur de jeudi dernier. Il y a même Madame Fouque, féministe respectée, qui fut tellement de gauche qu’elle se trouva jadis sur les listes européennes de Bernard Tapie et naguère décorée par Chirac. Et M. Torreton, ex prince consort de Mme Chazal, habitué de Gala et Voici, vous le preniez pour un acteur ? Mais non, c'est un intellectuel, une sorte de néo-Yves Montand. Tout ce petit monde, intelligent autoproclamé, signe une pétition pathétique intitulée « avant qu’il ne soit trop tard », où ils annoncent la fin du monde libre et le règne de « toutes les peurs », en cas de défaite de Ségolène Royal. Si vous voulez inviter un intellectuel à votre table, un soir, histoire de progresser un peu en intelligence, vous aurez le choix. Mais l’ambiance sera morose, je vous préviens. Lisez plutôt (je cite) : « Jamais candidat de droite n’aura à ce point symbolisé la régression sociale […] Nicolas Sarkozy incarne le risque des aventures impériales, du choc des cultures et de l’affrontement des peuples ». Vous en avez comme ça sur trois colonnes : du pur délire, de l’épaisse langue de bois, besogneuse, à gros copeaux. On ose espérer pour leur santé mentale que certains signataires n’ont pas vraiment lu ce texte hargneux et qu’ils ont simplement voulu venir à la rescousse de la candidate socialiste, ce que personne ne leur reprochera. En plus, elle en a besoin. Les anciens laudateurs de Mao (tel Sollers), de Castro ou du bilan communiste "globalement positif" sont toujours là, pétitionnaires professionnels, sur le devant de la scène médiatique, infaillibles dans l’erreur. Ce sont les sempiternels missionnaires du faux diagnostic, dénonçant les "périls fascistes" qui guettent le genre humain, diabolisant les honnêtes gens, tout en criant au "mépris", au "racisme", à la "calomnie" et à la "misogynie", si on s’avise de n’être pas du même avis qu’eux. Il est vrai que nous, nous ne sommes pas des intellectuels. On ne peut pas comprendre. C'est bien triste. Lors de son dîner d’adieu, l’ambassadeur du Royaume Uni racontait sa première aventure à Paris, il y a une vingtaine d’années. « J’étais assis à côté d’une dame peu causante. Pour briser la glace, je me risquais à lui demander si elle avait un métier. Elle me répondit sèchement : oui, je suis une intellectuelle ». Et d’ajouter : « chez nous, en Angleterre, on préfèrerait être coupé en rondelles plutôt que de passer pour un intellectuel ». Il y a des jours où l’on comprend pourquoi.

01 mars 2007

Churchill ou Prodi ?

Maintenant qu’il frôle les 20 % et qu’on ne voit plus que lui à la une du Monde et sur nos écrans plats, il va falloir que François Bayrou arrête de vilipender la collusion entre pouvoir et médias. C’est à se demander, même, s’il ne va pas finir par être victime de ce qu’il dénonçait : l’overdose d’assentiment et l’excès d’exposition. Tant que l’homme au béret tapait sur les gros bonnets, tant qu’il jouait le petit provincial qui n’a pas peur des gros de la ville, il attirait la sympathie, d’autant que c’est un orateur de talent, dans le genre prêcheur insurgé contre les puissants et les fortunés. Il sermonne et dénonce une minorité mystérieuse et bicéphale qui contrôlerait tout. Il perce à jour une théorie du complot, façon X-Files. Il devrait porter un col romain.

Admirons la tactique électorale. Mais le projet, c’est quoi ? Je n’arrive pas à saisir comme un progrès cette sorte de retour annoncé à la 4ème République, où une minorité mixerait et démêlerait des coalitions provisoires. Je ne vois pas l’intérêt, quelque respect qu’on leur porte, d’avoir B. Kouchner ou J. Delors comme chef d’un gouvernement où chaque ministre serait en cohabitation avec tous les autres. A supposer que cette union nationale soit possible et désirable, en quoi consisteraient les élections législatives qui suivront, en juin : qui s’opposerait à qui ? Par une nouvelle parité, faudrait-il que chaque candidat UMP ait un(e) suppléante(e) socialiste ou le contraire ? Comment croire enfin qu’il y a identité entre le pacte socialiste (avec son cortège d’allocations, de coûts sociaux et de nivellements) et celui que nous défendons, fondé sur la confiance dans le travail et le mérite ? Faut-il rêver d’un système à l’italienne, avec une centaine de ministres représentant onze partis différents et usant avant l'heure l'honorable M. Prodi ? Non, vraiment, je ne peux adhérer ni à cette fiction ni à cette impuissance.

Je pense exactement l’inverse : je crois qu’il nous faut un Churchill, avec une majorité forte et unie derrière lui, pour imposer le sursaut vital et les réformes radicales dont la France a besoin. Je ne crois pas au ménage à trois. Toute cette énergie qu’il faudrait dépenser pour faire collaborer entre eux des acteurs disparates et incompatibles, pour unir des mi-chèvre mi-choux derrière une ambition tonique et ardente, je préfère qu’elle soit consacrée à l’action pour la France. Et pour cela, bon gré mal gré, on n’a jamais rien trouvé de mieux, en démocratie, qu’une franche majorité, soudée et active. Tout le reste, comme dit M. Rocard, c’est du pipeau.

27 février 2007

Innovons...

Pour inviter les Français à voter pour eux, les candidats ont un mot à la bouche : l’innovation. Ainsi, quand on parle d’innover, les électeurs imaginent qu’on évoque « la politique autrement », c’est-à-dire « l’ordre juste émanant des débats participatifs et citoyens » infligés par la dompteuse d’éléphants roses ; ou bien les acrobaties politiques rêvant de marier la carpe et le lapin, fût-il du Béarn. Non, je ne parle pas de ces combinazione. Tandis que nous débattons de ces vaines chicanes, la France passe d’une économie d’imitation (où il s’agissait de rattraper notre retard technologique) à une économie d’innovation. Cela suppose un mode d’organisation différent, reposant sur du « transfert de technologies », donc sur des liens beaucoup plus étroits entre enseignement, recherche et monde économique.

Qui parle de tout cela ? Non, on préfère des élucubrations sur des coalitions improbables, des supputations sur les ondulations sondagiques. Pendant qu'on parade, la mondialisation continue : elle permet une mobilité beaucoup plus grande des professions intellectuelles (professeurs, chercheurs, artistes) et donc une mise en concurrence au sein d’une sorte de marché mondial de l’intelligence. Sur ce sujet, il est dérisoire de décrier un complot universel et de se lancer dans des imprécations. De nombreux pays l’ont compris depuis bien longtemps : la croissance économique actuelle repose de plus en plus sur l’intelligence : notamment sur la qualification de la main d’œuvre, sur sa faculté d’adaptation et d’imagination. Il n’y a pas, d’un côté, l’empire bicéphale du marché et de la bêtise et, de l’autre, le royaume désintéressé de l’intelligence et de la culture. Si tel était le cas, la logique de marché, privilégiée par les Etats-Unis, aurait dû y entraîner la disparition des intellectuels et des artistes. Or c’est l’inverse : on assiste à une « fuite des cerveaux » vers l’autre côté de l’Atlantique. A l’heure où le monde devient plus complexe, plus déroutant et imprévisible, il s’agit, non pas d’être adapté mais adaptable. Ce qui exige la liberté de l’esprit, qui se fonde sur une bonne culture générale. Former, aujourd’hui, c’est moins que jamais formater des cerveaux qui pourront ensuite être livrés “clés en main” aux entreprises. Les employeurs eux-mêmes nous le disent : ce qu’ils recherchent, ce sont des esprits ouverts, sans préjugés, capables de se familiariser très vite avec des réalités et des techniques nouvelles. Il ne suffira pas de mixer des hommes de gauche et des hommes de droite pour traiter de tels sujets. Il est vrai qu'étant essentiels ils n'intéressent personne.

21 février 2007

Prenez vos précautions...

Vous avez dû constater la référence constante au « principe de précaution », à ce point important aux yeux notre société que la « Charte sur l’environnement » (qui brode autour de ce principe et qui contient « un droit universel à un environnement sain ») a été adossée en 2004 à notre Constitution. Notre loi constitutionnelle en fait citation dans son article 5. Du coup, cette « précaution » est invoquée à tout bout de champ, à propos des OGM, des médicaments, des produits nouveaux, des interventions chirurgicales, des transfusions, des vaccinations… Il s’agit de se garantir de tout, en prévision du peu prévisible, de se méfier du probable. En d’autres termes, c’est refuser tout risque, le moindre soupçon de menace ou de hasard interdisant d’oser, donc d’agir. Les premières inoculations, comme celles de Pasteur, auraient été impossibles dans un tel contexte. Chacun se dispose à s’assurer contre tout et à se retourner contre ceux qui n’ont pas empêché qu’un risque soit couru et assumé, à la manière de ces fumeurs qui font des procès aux fabricants de tabacs (et qui les gagnent). Les avocats et les assureurs ont de beaux jours devant eux. Les innovateurs et inventeurs, en revanche, feront bien de se méfier, donc de cesser d’innover et d’inventer. Je me disais, en écoutant lundi Ségolène Royal, courtoise, compassionnelle, touchante au sens propre et au sens figuré, qu’elle a bien intégré cette manie de notre société, hantée par le risque. Cette calinothérapie d’assistance sociale peut séduire : c’est une sorte de régression infantile, de cet âge où, justement, les grandes personnes ne cessent de prévenir les élans des tout petits. On est dans l’intime. Je me souviens que, quand elle était ministre de l’enseignement scolaire, elle parlait des élèves en les nommant « les petits bouts de choux ». Elle devrait être ministre de l’antérieur.

15 février 2007

E pericoloso sporgersi

On connaît la grande manie de l’aveugle autruche socialiste : faire comme si on pouvait dresser des miradors et un mur de Berlin autour de la France. Interdiction de prendre l'air au dehors : e pericoloso sporgesi, comme on lisait dans les michelines d'autrefois. La tête dans le sable, Ségo veut croire qu’il serait possible de retenir les entreprises et les personnes qui fuient le trop plein fiscal français. Elle menace ceux qui font des bénéfices, promet de les taxer, de les ponctionner, de leur mettre la pression. Elle pense sans doute qu’ils se laisseront égorger tranquillement, alors qu’il leur suffit de franchir la frontière belge, suisse ou anglaise. Retenez ce chiffre : en France, chaque jour, deux contribuables s’enfuient. En quinze ans, cette évasion constitue un manque à gagner de plus de 30 milliards d’€, exactement le coût du projet de Nicolas Sarkozy pour les cinq ans à venir. Et il ne s’agit même plus seulement de ceux qui paient l’ISF, mais de ceux qui ont un petit patrimoine, qu’ils veulent protéger, faire fructifier et transmettre. Ils ont travaillé pour progresser dans l’échelle sociale et on leur en fait honte. Comme dit plaisamment un rapport du Sénat : « la délocalisation fiscale se démocratise ». On exporte les gens aisés et entreprenants. On importe les clandestins, les ignares et les affamés.

Comme vous l’imaginez, cette hémorragie va s’accélérer avec les annonces régalo-ségolistes. Le sourcil froncé et la larme à l’œil, la candidate montre du doigt les profits, donc les profiteurs. Elle promet allocations, assistanat, égalitarisme, nivellement. Or, il faut faire l’inverse. La France qui s’est lamentablement classée 10ème en matière de croissance, en 2006, dans la zone euro, doit énergiquement réformer son marché du travail, le dégager des pressions et contraintes. Pour cela, il faut donner confiance aux entrepreneurs et aux investisseurs. Une chose est sûre : si le programme socialiste venait à s’appliquer, ils plieront bagage, vite fait. D’autant qu’on ne leur dit pas comment le projet socialiste financera les nouveaux coûts de la protection sociale, de la couverture médicale gratuite, des retraites rehaussées de 5 %, etc. Et ne parlons pas de l’augmentation de 25 % du travail peu qualifié : tout le monde, sauf Ségolène, sait que, avec le Smic à 1 500 €, les patrons préfèreront licencier ou se délocaliser. Bref, la ringardise protectionniste des socialistes est une utopie, au sens propre : un non-lieu, un phalanstère, un recoin hors du réel, une illusion. On comprend pourquoi Eric Besson, spécialiste du PS pour ces questions, et qui connaît les lois de l’économie, a rendu son tablier.

14 février 2007

Culture et école, encore

La question du rapprochement culture / éducation semble entrée dans la campagne, lancée à juste titre par Nicolas Sarkozy. Commençons par nous demander si l’école remplit sa fonction "culturante". Certes, les enseignants sont évidemment du côté de la culture, quoi qu’on mette sous ce mot. Ils se réclament d’abord du devoir d’instruire. Mais, à leurs yeux, cette adhésion préalable ne vaut pas forcément déférence envers les savoirs scolaires, tels qu’ils sont définis aujourd’hui, hérités de choix très anciens et de procédures opaques. Être ambitieux pour la connaissance n’implique pas forcément de renoncer à passer au crible les disciplines actuellement enseignées. On entre alors dans des divagations interrogatives illimitées et ravageuses. La question peut se poser de savoir qui a choisi les disciplines. À quand remonte leur actuelle hiérarchie ? Comment s’est décidé leur découpage ? Comment se sont organisées leurs importances respectives, notamment en terme d’horaires et de coefficients ? Qui même a conçu et organisé la cohérence d’ensemble du savoir scolaire ou académique ?

L’enquête devient sans fin ni direction, ce qui fait les choux-gras des inféconds chercheurs en sciences de l’éducation. On doit ensuite se demander pourquoi l’appropriation du savoir, dès l’école, devrait privilégier la concurrence individuelle et la compétition, au détriment des formes de travail en équipes et de coopération entre les élèves ; pourquoi même le professeur devrait détenir un niveau universitaire élevé, qu’il n’a guère l’occasion de mobiliser au quotidien ; pourquoi enfin ne pas se contenter d’une formation professionnelle, initiale et continue ; ou même la réduire à des stages répétés dans les établissements « sensibles » ou dans les zones dites « prioritaires » (cruels euphémismes), pour qu’ils s’accoutument à la doctrine minimale et à l’école des pauvres. Autant dire qu’il faut tout lâcher, pour aboutir à l’inverse de ce que nous croyons être la mission de l’école.

C’est au carrefour de ces inusables casse-tête que se place le discours sur la pédagogie, synthèse d’une capacité disciplinaire et d’un art de faire partager le savoir. Mais ne nous leurrons pas : le primat de la nécessaire transmission des connaissances n’est discuté que par les seconds couteaux ou par les commentateurs professionnels des officines exclusivement « pédagogistes ». La seule question qui vaille, une fois qu’on a ergoté et tournicoté autour de faux problèmes, est celle-ci : pourquoi l’armada éducative produit-elle tant d’ignorants, d’illettrés, et de jeunes dégoûtés du savoir ou infantilisés ? À quoi sert l’assemblée foisonnante et bavarde des experts, des évaluateurs, des réformateurs, des prêcheurs ou des inquisiteurs ? Car l’élève ne semble pas être mieux traité que naguère, malgré l’armée des prédicateurs : il meurt en bonne santé.

12 février 2007

Dépenser sans penser

Cette litanie de dépenses nouvelles, improductives et sans contrepartie, c’est donc cela le « pacte » de Ségolène Royal ? Il s’agit tout bêtement de mettre la France à rebours de tout ce qui se fait dans les pays développés : alourdir les charges, les allocations et les prestations pour tout le monde, jeunes ou vieux. Nous allons lever encore l’emprunt (donc la dette des générations futures) et augmenter l’impôt, pour jeter ces ressources dans le tonneau sans fond des Danaïdes sociales. Tout défile à la hausse comme dans un cauchemar rétro : les salaires, le Smic, les retraites, les allocations d’autonomie, les services publics, les gratuités (notamment celles de soins), les logements sociaux, les surtaxes (pauvres petits propriétaires !), les taxations (y compris des recettes publicitaires)… Et tout cela sous le regard anonyme et irresponsable de « jurys populaires », prêts à jeter l’opprobre sur les élus ou sur tout ceux qui oseraient rêver d’un Etat moins obsédant et d’une société plus ouverte. L’horreur.

Sans compter le côté pleurnichard, ce serment de scout-girl et ce ton d’imprécation niaiseuse. Mais non, madame Royal : la France n’est pas cette démocratie populaire des années 50, ce vieux film noir et blanc, ce mur des lamentations façon 1981. Nous pensons, à l’inverse, qu’il faut faire confiance à l’initiative privée et locale ; valoriser l’ambition, le travail, le mérite et l’esprit de responsabilité ; rendre plus autonomes les lieux de culture et de formation (école, université, centres d’apprentissage) ; assouplir les contraintes législatives qui pèsent sur les PME ; aider à la création d’entreprises ; bref inaugurer un État facilitateur, qui protège mais qui rend possible et légitime du même coup les utopies individuelles et collectives. Cette captation de toute forme de liberté intelligente et de tout risque utile, Hollande, la boule rouge, la pratique aussi assez bien. Par exemple, il ne supporte pas qu’on cite Jaurès. Personne, sauf lui, n’y a droit. Il s’en est fait le légataire universel. Tout en payant l’ISF, il est le seul à pouvoir parler au nom des pauvres : « N’ayant pas la force d’agir, ils dissertent ». C’est de qui ? De Jaurès.

09 février 2007

Pour les professeurs...

Bon : ils ont défilé encore, grimés et tambourinant. Une journée de goguette et ça repart… On a une impression désespérante de redite, de dérision, d’inutilité. Pourtant, je veux dire qu’on a bien tort de ne pas prendre au sérieux de malaise des professeurs de ce pays. Chacun des 1 100 000 agents de l’éducation nationale a son rôle. Mais le succès de l’ensemble repose sur le professeur dans sa classe. C’est lui seul qui constitue le point fort de notre système éducatif, la cellule de base d’où tout procède. Changez les théoriciens de la pédagogie, les sociologues de tout acabit, les commentateurs avisés, les illisibles docimologues, les professionnels du cours théorique, les énarques de l’administration centrale, les pondeurs de circulaires, les harceleurs textuels, les ministres de passage : vous ne toucherez pas l’essentiel. Installez un mauvais professeur dans une classe : tout s’écroule. D’ailleurs les utilisateurs de l’école ne s’y trompent pas : la qualité des maîtres est généralement reconnue. Mais, dans un monde où les résultats mesurables et comptables dominent de plus en plus la représentation sociale, cette image favorable n’est pas acquise une fois pour toute. Il suffit de se rappeler la facilité avec laquelle Claude Allègre avait construit sa notoriété sur la dénonciation du « professeur fainéant et/ou absent ». Ségolène Royal véhicule encore le même insultant préjugé, en invitant les enseignants à « faire leurs 35 heures ».

La question centrale qui se pose est celle-ci : comment replacer, mieux qu’aujourd’hui, la relation enseignant/enseigné dans une dynamique de confiance et de succès, donc comment revaloriser matériellement et moralement la fonction enseignante ? Les professeurs ont besoin de respect et de respiration. Pour des raisons démographiques, la moitié des professeurs devra être remplacée dans les dix années qui viennent. L’attente de ces nouvelles générations fait que l’Etat doit être en mesure de leur proposer plus d’ouverture dans leurs perspectives professionnelles. Il est souhaitable de leur offrir par contrat la possibilité de passer une année complète en dehors de leur établissement, de voyager, d’échanger. Une formation universitaire en France ou à l’étranger, un travail dans une collectivité locale, une entreprise, une association, une organisation internationale etc. peuvent constituer dans une carrière un élément important de consolidation ou de nouvelle orientation.

La politique quantitative a atteint ses limites : ni l’économie ni la démographie de notre pays ne demandent d’augmenter le nombre de professeurs. Le recrutement nécessaire au remplacement des départs massifs en retraite sera d’ailleurs difficile. Mais il ne faut plus éluder la question des salaires : est-il normal qu’un professeur certifié, qui a passé un concours de bon niveau scientifique avec une chance sur 10 ou 20 d’y être admis, commence avec un salaire qui équivaut à 1,3 Smic ? Je ne le crois pas.